Le virus n’est finalement pas le grand égalisateur qu’on croyait initialement.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Rappelez-vous le début de la crise. Tom Hanks infecté. Le prince Charles en quarantaine. Et Madonna qui déclare depuis son bain que « la pandémie ne fait pas de discrimination » en frappant tout le monde, peu importe le niveau de célébrité et de richesse…

On sait maintenant que c’était pure fabulation, que les plus vulnérables et les plus démunis sont davantage frappés ici comme ailleurs.

N’empêche, la crise sanitaire a néanmoins un effet égalisateur sur les citadins que nous sommes : elle nous forcera, pour la plupart, à passer notre été à Montréal. Peu importe notre niveau de célébrité et de richesse !

Elle fera ainsi de nous tous des citadins en manque d’air et d’espace. Elle nous transformera en touristes dans notre propre ville. Et elle nous ramènera à ce que nous sommes à la base : des piétons.

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Le plan de déplacements dévoilé vendredi par l’administration Plante vise à donner de l’espace aux cyclistes, à permettre aux enfants de jouer librement, à consacrer plus de superficie aux terrasses des bars et des restaurants.

Mais d’abord et avant tout, le plan vise à redonner la ville à ceux qui marchent. C’est-à-dire à nous tous.

En temps normal, les débats urbanistiques divisent les usagers de la ville en groupes exclusifs comme si nous étions soit automobilistes, soit cyclistes, soit piétons. Mais jamais l’un et l’autre.

La pandémie efface temporairement ces distinctions étant donné que les déplacements automobiles seront limités au minimum cet été, qu’un grand nombre de citadins pensent sortir leur vélo ou s’en acheter un, et que les piétons se comptent par millions chaque jour, partout en ville. Que ce soit pour prendre l’air, faire un tout à l’épicerie ou acheter local.

Nous sommes tous bipèdes et la crise nous le rappelle soudainement.

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Il n’était pas facile de comprendre la priorité accordée aux piétons, vendredi, lors de l’annonce de la mairesse Plante.

Sa conférence de presse était brouillonne et échevelée. Elle a d’abord énuméré un paquet de chiffres… sans qu’on puisse s’y retrouver. Puis elle a fait une liste interminable de tronçons de rue… sans que l’on comprenne ce que la Ville comptait faire pour chacun d’eux.

Il fallait en effet parler le klingon urbanistique pour se retrouver parmi les transit mall, rues lentes, rues partagées, rues familiales, corridor de mobilité active et cyclovia qu’on entend implanter cet été…

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

« La crise sanitaire nous ramènera cet été à ce que nous sommes à la base : des piétons », explique François Cardinal.

Retenons donc deux choses. Un, le plan est un des plus ambitieux au monde (327 km de nouvelles voies piétonnes et cyclables). Deux, il vise à prendre l’espace momentanément délaissé par l’auto pour le redonner aux modes de transport doux, en particulier la marche.

Il sera par exemple possible de relier à pied la rivière des Prairies au fleuve en empruntant un corridor multifonctionnel qui passera par Christophe-Colomb, avec voies exclusives pour les piétons.

On pourra marcher du mont Royal au parc Maisonneuve, en passant par le parc La Fontaine, en prenant l’avenue du Mont-Royal, qui sera entièrement fermée aux autos.

Il y aura d’ailleurs d’autres rues entièrement piétonnes, comme Sainte-Catherine Est, de la Commune, Wellington et Saint-Denis dans le Quartier latin.

Et il y aura des rues et des boulevards dotés d’un corridor pour les piétons : Saint-Laurent, Ontario, Rachel, Gouin et Notre-Dame dans le sud-ouest.

Bref, il y aura de la place comme jamais pour les piétons.

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Est-ce que ça créera des problèmes de circulation ? Oui.

Des problèmes de stationnement ? Oui.

Des problèmes de livraison ? Oui, aussi.

Mais s’il y a un moment pour tester l’idée de corridors piétonniers à grande échelle, c’est cet été, car les inconvénients seront limités au minimum… étant donné que la présence des camions et des voitures sera à son minimum. Un moment, donc, qui ne repassera peut-être jamais.

Or, ça fait des décennies qu’on planche sur l’idée de créer de belles grandes ouvertures pour les marcheurs, une initiative prometteuse pour quiconque aime Montréal. On retrouve d’ailleurs dans le plan dévoilé vendredi des échos du projet Archipel de l’urbaniste Jean Décarie (1979) et du plan directeur du réseau vert (1994).

L’été ne ressemblera sans doute à aucun autre été. Ce sera l’occasion de se promener, de prendre le temps, de découvrir des quartiers, de visiter des artères commerciales. Bref, de s’approprier la ville comme on ne l’a jamais fait.

De toute évidence, on n’aura pas le choix de profiter de Montréal cet été… pourquoi donc ne pas profiter de l’été pour découvrir Montréal autrement ?