Combien coûterait une hausse de la rémunération et des ratios d’infirmières et de préposées aux bénéficiaires par patient ? C’est une bonne question.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Mais il y en a une autre, tout aussi pertinente, qu’on ne se pose pas assez : combien ça nous coûte de ne rien faire ? De continuer d’accepter l’inacceptable ?

Parce qu’il y a un prix très concret à tolérer que ces professionnelles travaillent constamment en sous-effectif.

Ce prix se mesure en temps supplémentaire obligatoire pour les garder au boulot quand personne d’autre n’est disponible. La facture en 2016-2017 pour les infirmières : 236 millions dans l’ensemble du réseau de la santé. Quant aux préposées aux bénéficiaires, le nombre d’heures supplémentaires a plus que doublé entre 2015-2016 et 2018-2019.

Le prix du statu quo se mesure aussi en épuisement, en accidents de travail et autres congés forcés. La facture en assurance salaire pour les infirmières en 2017-2018 : 557 millions, une hausse de 34 % en trois ans. Chez les préposées aux bénéficiaires, le taux d’accidents de travail, de retraits préventifs et de congés en assurance salaire augmente aussi chaque année depuis 2015.

Et surtout, le statu quo a un coût qui ne se chiffre pas. Un coût en qualité de soins et en qualité de vie. C’est particulièrement vrai dans les CHSLD.

Quand la cloche sonne, personne ne sera là pour répondre. Personne non plus pour donner un bain ou remettre en position assise afin de prévenir les plaies de pression.

Alors, l’anxiété de votre père ou de votre mère grimpera et son moral chutera. Parfois, c’est son corps qui chutera par terre.

Quand l’infirmière viendra, elle n’aura pas le temps de parler. Son patient ressent-il des douleurs ou de l’anxiété ? Elle ne prendra pas de risque, elle donnera un médicament. Un autre cas de surmédicamentation, probablement.

PHOTO JAKUB WLODEK, REUTERS

« L’enjeu est notre capacité à cesser collectivement de tolérer ce qui n’aurait jamais dû l’être », conclut notre éditorialiste.

Voilà ce qui se passe trop souvent dans les CHSLD. Voilà le prix de l’économie faite en salaires.

Tout cela existait bien avant la COVID-19 et quand la crise sera terminée, le problème demeura.

En fait, il va empirer, à cause du vieillissement de la population et des départs – 15 % des préposées seront admissibles à la retraite d’ici cinq ans.

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La solution est connue : améliorer la rémunération et les conditions de travail des « anges gardiennes » pour les attirer avec de meilleurs arguments que la charité chrétienne.

Vendredi, le premier ministre François Legault a dit vouloir prioriser les préposées lors de la renégociation des conventions collectives. C’est une approche inédite, a-t-il prétendu, tout en craignant que les syndicats ne s’y opposent.

Ce portrait est incomplet.

Il est vrai que selon la logique syndicale, les augmentations d’une catégorie de travailleurs doivent profiter aux autres. Cette rigidité complique les choses.

Reste que contrairement à ce qu’avance M. Legault, les précédents gouvernements ont déjà réussi à avantager certaines catégories d’employés en recourant à des primes au lieu de hausses salariales. Et cette fois, la FSSS-CSN propose elle-même une hausse en dollars plutôt qu’en pourcentage pour avantager ceux qui gagnent moins, comme les préposées.

Et pour les infirmières, M. Legault omet de dire que des projets pilotes de ratios ont été lancés sous le précédent gouvernement, et ils sont maintenant terminés. Rien ne l’empêchait de les concrétiser dès maintenant.

Certes, nous ne sommes qu’au début de la négociation. Difficile de juger les positions de chacun. Pour cela, il faudra attendre au fil d’arrivée.

Mais M. Legault n’a pas le choix de contenter les préposées. Sinon, il ne réussira jamais à en attirer 35 000 comme le promet son plan d’action déposé cet hiver. Et il ne réussira pas non plus à convaincre les infirmières de soumettre leur candidature pour les nouveaux postes à temps plein.

Enfin, n’oublions pas l’angle mort dans ce débat : les employées des CHSLD privés non conventionnés, des ressources intermédiaires et des résidences privées pour aînés. C’est là que les préposées sont les moins bien rémunérées. Tellement que pour beaucoup, depuis le début de la crise, il est plus payant de rester à la maison et d’encaisser la prestation fédérale d’urgence.

On le sait, il est difficile de garder un contrôle sur ces établissements.

On l’a vu avec la prestation de 4 $ annoncée par M. Legault pour ces préposées du privé – dans plusieurs cas, l’argent ne s’est pas encore rendu à elles.

Et on l’a aussi vu avec le moratoire sur les nouvelles normes de sécurité et de personnel pour les résidences privées – eh oui, ces normes adoptées après l’incendie de la résidence de L’Isle-Verte sont violées, parce que les établissements disent ne pas en avoir les moyens.

Voilà tout le chantier qui attend le gouvernement Legault.

L’enjeu : notre capacité à cesser collectivement de tolérer ce qui n’aurait jamais dû l’être.