Les crises ont le don de révéler au grand jour les forces et les faiblesses d’une société. Celle de la COVID-19 a mis à nu l’immense vulnérabilité d’un talon d’Achille du Québec : le réseau d’hébergement pour les personnes âgées en perte d’autonomie.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Il y a bien sûr les cas les plus choquants, dont celui du CHSLD privé Herron révélé par Montreal Gazette, où 31 résidants sont morts en quelques jours et où des infirmières, venues en renfort, ont fait face à des scènes d’horreur. Ou encore celui, surréaliste, du Manoir de Verdun. Selon Radio-Canada, les portes y ont été temporairement verrouillées pour empêcher des membres du personnel de partir.

Ces histoires, combinées aux effets plus larges de la pandémie de COVID-19, qui frappe fort plusieurs autres CHSLD de la province, ne font que souligner au crayon fluorescent un problème que l’on connaissait déjà : la nécessité de revoir de fond en comble notre façon de faire en matière de soins aux aînés.

« On ne peut plus faire des milieux avec des personnes âgées cordées [les unes à côté des autres] », a dit la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, lors d’une récente entrevue au sujet des CHSLD.

La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement caquiste a déjà annoncé en novembre dernier la création d’ici 2022 des premières Maisons des aînés. Dans cette version 2.0 des CHSLD, les bénéficiaires seront regroupés dans des unités de tout juste 12 personnes, et auront des chambres et des salles de bains privées.

PHOTO ERIC GAILLARD, ARCHIVES REUTERS

« Imaginez comment il aurait été plus facile de combattre la propagation du coronavirus dans l’environnement des Maisons des aînés plutôt que dans des milieux qui ressemblent à des hôpitaux », explique notre éditorialiste.

Imaginez comment il aurait été plus facile de combattre la propagation du coronavirus dans ce genre d’environnement plutôt que dans des milieux qui ressemblent à des hôpitaux.

Disons qu’après cette urgence de santé publique, Mme Blais aura des arguments béton pour demander des fonds à son collègue des Finances pour construire plus de Maisons des aînés. Et disons que les députés de l’ancien parti de Mme Blais, le Parti libéral, risquent de se garder une petite gêne avant de se moquer d’elle et de la comparer à une Mary Poppins à la pensée magique.

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Cela dit, le projet des Maisons des aînés, s’il est plus pertinent que jamais, ne réglera pas tous les problèmes dans un réseau qui héberge actuellement 40 000 personnes.

Premièrement, les coûts du projet présenté en novembre restent faramineux. On aimerait toujours savoir pourquoi le coût de construction, estimé à 500 000 $ par porte, est au moins deux fois plus élevé que le coût de construction par porte au privé. Et on ne parle pas ici du coût des soins. Juste du béton ! Le gouvernement devra expliquer cette différence ou revoir sa structure de coût, d’autant plus que selon le modèle actuel, on devra construire plus de 3000 nouvelles places en CHSLD chaque année jusqu’en 2050 pour répondre au vieillissement de la population.

Deuxièmement, la question de la pénurie de main-d’œuvre dans les CHSLD ne disparaîtra pas avec la crise actuelle, mais risque plutôt d’empirer. Déjà, avant la crise, la ministre Blais affirmait qu’il allait manquer 33 000 préposés aux bénéficiaires en 2024. Lundi, lors de son point de presse quotidien, le premier ministre François Legault a parlé en long et en large de ce travail sous-valorisé et mal payé et de son désir de remédier à la situation au-delà de la pandémie actuelle. Espérons qu’il gardera le cap.

On devrait aussi commencer à penser à d’autres approches pour l’avenir, notamment en injectant plus d’argent dans les soins à domicile, beaucoup moins onéreux que les soins prodigués en CHSLD et rendant les personnes âgées moins vulnérables aux épidémies. Un des spécialistes préférés de Mme Blais en matière de vieillissement, Philippe Voyer, chercheur et professeur de sciences infirmières à l’Université Laval, a présenté les bienfaits de cette approche à la ministre et à plusieurs instances gouvernementales avant la crise. Il sera temps d’étudier de près sa proposition une fois que la courbe de la propagation sera bien aplanie et qu’il sera temps de planifier l’avenir.

Car c’est bien là la beauté des faiblesses. Une fois qu’on les a ciblées, on peut les transformer en force. À coup de travail et de persistance.

VOYEZ une conférence du chercheur Philippe Voyer sur le vieillissement et les soins de santé