Il fallait le faire. Après avoir accusé la Chine et menacé de déployer des soldats à la frontière canadienne pour empêcher des arrivées massives à partir du Nord, voilà que le courroux de Donald Trump a changé de cible cette semaine. Selon son interprétation, si la pandémie de COVID-19 fait rage dans son pays, ce n’est pas sa faute, mais bien celle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

L’agence onusienne aurait été trop lente à réagir et trop gentille avec la Chine, dit le président américain, qui a même menacé de mettre fin au financement américain de l’instance internationale.

Du paradis, s’il y est, le célèbre auteur de fables Jean de La Fontaine a dû avoir un sourire en coin.

Dans Les animaux malades de la peste, il a déjà imaginé un scénario similaire. Une épidémie sème la terreur et chacun cherche le coupable. Le lion, le tigre et l’ours s’en lavent les mains, et le blâme tombe sur l’âne.

PHOTO MANDEL NGAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le courroux de Donald Trump a été dirigé vers l'OMS cette semaine.

Dans la situation actuelle, l’âne, c’est l’Organisation mondiale de la santé. Une organisation qui, pour garder un œil sur la santé de la planète entière, dispose d’un budget de 2,5 milliards de dollars américains annuellement, soit l’équivalent du coût d’opération d’un gros hôpital américain.

En comparaison, les Centres pour le contrôle de la maladie et la prévention (CDC), qui sont à la tête des efforts de santé publique du lion américain, ont un budget annuel de 11 milliards US.

Malgré son budget qui stagne depuis près de 30 ans, l’Organisation mondiale de la santé joue un rôle crucial depuis le début de l’éclosion de COVID-19, notamment en fédérant l’information des quatre coins de la planète et en émettant des recommandations pour permettre à ses 177 pays membres de gérer la pandémie.

Oui, dans le passé, l’Organisation mondiale de la santé s’est trop souvent traîné les pieds. On se rappellera la terrible épidémie d’Ebola de 2014 à 2016.

Pendant des mois, alors que Joanne Liu, la médecin québécoise qui était la présidente internationale de Médecins sans frontières s’égosillait pour alerter la planète à l’urgence sanitaire qui frappait l’Afrique de l’Ouest et menaçait la planète, les dirigeants de l’OMS regardaient le plafond en sifflant. Pendant des mois.

Mais pas cette fois, pas dans le cas de ce coronavirus où l’OMS a envoyé ses experts en Chine dès le début de l’année pour mieux comprendre ce qui s’y passait. Le 30 janvier, l’organisation a déclaré une urgence de santé publique de portée mondiale. Le 11 mars, la même organisation a déclaré une pandémie.

Ces décisions ne sont pas prises à la légère parce qu’elles ont un impact économique et social important sur toute la planète. La plupart des experts estiment que ça a été fait dans les règles de l’art cette fois. Et on s’en réjouit.

Est-ce que les critiques de Trump par rapport à la déférence de l’OMS à l’égard de la Chine sont quant à elles fondées ? Un peu plus. Disons que le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a fait pas mal de courbettes devant la superpuissance asiatique, et ce, même si cette dernière a retenu de l’information et puni les lanceurs d’alerte au début de l’éclosion. L’ancien ministre éthiopien n’a clairement pas voulu se mettre la Chine à dos, privilégiant l’accès à l’information plutôt que les remontrances, mais il aurait quand même pu être un peu moins élogieux. Mais on peut comprendre la psychologie derrière tout ça. Elle ressemble à celle mise en œuvre par Chrystia Freeland et Justin Trudeau pour gérer la relation avec l’intempestif président américain depuis son élection. Les conséquences de perdre patience peuvent être plus graves que celles d’avoir l’air trop conciliant.

Si l’Organisation mondiale de la santé se veut apolitique, elle est néanmoins tributaire des pays membres qui la financent et qui y jouent un rôle central dans la prise de décision. Les États-Unis sont parmi les plus importants bailleurs de fonds, mais la Chine est aussi en haut de la liste.

Cela dit, tous les commentaires de l’Organisation mondiale de la santé sur la Chine n’étaient pas sans fondement. Trump se félicite de n’avoir pas écouté les conseils de l’OMS et d’avoir fermé sa frontière aux Chinois tôt dans l’épidémie. Or, des études montrent déjà que les pays qui ont adopté de telles mesures restrictives à l’égard seulement de l’empire du Milieu – dont les États-Unis et l’Italie – sont loin de s’en sortir mieux que les autres. 1-0 pour l’OMS à ce sujet.

Si l’actuelle pandémie nous apprend quelque chose, c’est bien que dans un monde interdépendant, l’Organisation mondiale de la santé a un rôle plus important à jouer que jamais. Au lieu de crier haro sur le baudet, comme dans la fable de la Fontaine, on devrait peut-être davantage l’aider à devenir un étalon de course et lui accorder les ressources nécessaires. La santé du lion, du tigre et de l’ours ne s’en portera que mieux.

> Lisez Les animaux malades de la peste