Même si une entente de principe est survenue en Colombie-Britannique, les Mohawks et les Micmacs persistaient malgré tout mardi soir à maintenir leurs barrages ferroviaires au Québec. Personne n’en sortira gagnant. Il y aura inévitablement des séquelles.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Ces nations ont importé ici un conflit de la Colombie-Britannique pour lequel le gouvernement caquiste ne pouvait rien faire et ils se sont obstinés à le faire durer. Comment penser que cela n’affaiblira pas la confiance requise pour un dialogue de nation à nation ?

Ces blocages sont un casse-tête insoluble pour le premier ministre François Legault. Il doit choisir entre une option dangereuse (intervenir et jeter de l’huile sur le feu) et une option frustrante (ne rien faire et laisser le feu brûler). Et il ne peut rien négocier, car le conflit ne le concerne pas.

Rappelons que le litige se passe à 4600 km d’ici, dans le nord de la Colombie-Britannique. Il oppose les chefs héréditaires de la nation des Wet’suwet’en au promoteur du gazoduc Coastal GasLink, appuyé par le gouvernement fédéral et la Colombie-Britannique.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

La barricade des Mohawks à Kahnawake

Le promoteur a obtenu l’appui des conseils de bande sur le tracé. Ces conseils sont démocratiquement élus, mais la pauvreté de leur communauté les rend dépendants d’ententes comme celle signée avec le promoteur et leur autorité se limite à leurs réserves.

Comme l’a statué la Cour suprême, ce sont les chefs héréditaires qui ont autorité sur l’ensemble du territoire. Leurs droits ancestraux ont été reconnus, mais ils n’ont pas encore fait l’objet d’une entente pour les respecter en pratique.

Ces chefs s’opposaient au gazoduc, mais ils ont été contournés par le promoteur. Pour ajouter un élément de complexité : certaines chefs matriarches wet’suwet’en, qui sont pour le gazoduc, disent avoir été elles-mêmes contournées par les chefs héréditaires en place.

Voilà l’essence du conflit. Quelle est la responsabilité de Québec ? Aucune.

D’ailleurs, le conflit n’a même pas débouché sur de nouvelles revendications concrètes de la part des autres nations au Québec. Ce n’est donc pas un hasard si la ministre québécoise des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, reste invisible. Elle n’est même pas interpellée.

Les blocages des Mohawks et des Micmacs pouvaient se comprendre lorsqu’ils manifestaient par solidarité en même temps que les Wet’suwet’en. Sauf que ce n’est plus le cas – les chefs héréditaires ont fait lever les barrières en Colombie-Britannique vendredi dernier pour négocier. Ils demandaient alors à leurs alliés une période de « paix et de respect » durant les pourparlers. Ce n’était pas une invitation formelle à cesser les blocages, mais ce n’était pas non plus un appel à les poursuivre.

Dimanche dernier, ils ont conclu une entente. Or, hier matin, c’est à la télévision que le gouvernement caquiste a appris que les barrages allaient demeurer au Québec, en attendant que les Mohawks et les Micmacs voient le contenu de l’entente. On le dit en tout respect : s’ils n’avaient pas encore vu cette entente, n’est-ce pas justement la preuve qu’ils n’étaient pas une partie directement concernée ?

Nous ne prétendons pas que tout blocage doit être démantelé au nom de l’ordre public – le droit autochtone fait lui aussi partie du droit canadien, et les Wet’suwet’en ont des revendications légitimes sur leurs terres ancestrales. On comprend aussi que les Mohawks et les Micmacs veuillent défendre les modes de gouvernance traditionnelle, si souvent bafoués depuis la naissance de la Confédération.

Mais, pour résumer ce qu’écrivait la semaine dernière dans le Globe and Mail Abel Bosum, grand chef du Grand Conseil des Cris, ce n’est pas avec des barrages qu’on construit des ponts. Et on pourrait ajouter que ce n’est pas en bloquant le transport d’éoliennes en Gaspésie qu’on va protéger la Terre.

Après plus de 150 ans de colonialisme, le pays arrive à une époque charnière. Le sondeur Environics rapportait récemment que les jeunes Canadiens sont plus ouverts à la réconciliation, et c’est au Québec que la population reconnaît le plus les droits des Premières Nations et les torts commis à leur endroit.

Mais en ayant puni l’ensemble de la population pour un conflit qui se passait ailleurs, les Mohawks et les Micmacs risquent d’avoir fait perdre le sens de leurs revendications. Et de faire retourner tout le monde en arrière, à l’ère où la méfiance ne donnait rien de bon.

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