Des migrants qui courent pour échapper aux autorités. Des bateaux gonflables pleins de réfugiés qui sont repoussés à la mer. Des enfants en pleurs. Des citoyens d’îles grecques qui incendient des centres d’accueil pour les rescapés de la mer.

Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

Non, on ne parle pas ici de ce qui a été qualifié de « crise » des migrants en 2015, mais bien de ce qui se déroule en ce moment même à la frontière entre la Grèce et la Turquie.

Rien ne va plus depuis que le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a annoncé samedi qu’il ne retiendrait plus dans son pays les réfugiés qui veulent se rendre en Europe. Du coup, plusieurs l’accusent de créer une nouvelle « crise migratoire ».

PHOTO SAKIS MITROLIDIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des migrants patientent à la frontière gréco-turque.

Avant de lancer une roche au président turc, tout aussi autoritaire soit-il, le reste du monde devrait se regarder le nombril, car si la Turquie a certes un rôle à jouer dans la situation actuelle, elle est loin d’être la principale responsable de cette situation qui s’envenime rapidement.

Premièrement, la Turquie n’a jamais voulu être le principal pays hôte des réfugiés syriens. C’est le président syrien Bachar al-Assad, qui a réprimé sans vergogne un mouvement de protestation en 2011, qui a été l’allumette du conflit qui a depuis forcé 5,6 millions de personnes à fuir la Syrie. Selon les Nations unies, 3,6 millions d’entre eux sont en Turquie.

Et c’est le même Assad, avec l’aide de la Russie, qui bombarde ces jours-ci la région d’Idlib dans l’espoir d’anéantir une des dernières enclaves rebelles qui lui tient tête. En quelques semaines, plus de 900 000 personnes, fuyant les bombardements et les combats se sont mises en marche vers la Turquie, l’équivalent de la population entière de la grande région de Québec.

PHOTO ARIS MESSINIS, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Des citoyens d’îles grecques incendient des centres d’accueil pour les rescapés de la mer », explique notre éditorialiste. Ici, des migrants arrivent à l’île grecque de Lesbos.

Il faudrait être de très mauvaise foi pour ne pas voir que la Turquie fait déjà plus que sa part. Et qu’elle l’a longtemps fait avec une grande générosité, s’assurant d’offrir accueil, soins de santé, services éducatifs et permis de travail aux réfugiés.

Bien sûr, ce n’est pas parfait, et la présence d’autant de nouveaux arrivants dans un pays crée des tensions, mais la communauté internationale a trop rarement félicité la Turquie pour le travail accompli dans des circonstances difficiles.

Il est donc fort compréhensible que le pays en ait ras le bol plus de huit ans après le début de la guerre.

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Erdoğan, qui ne fait pas dans la dentelle, a décidé de prendre les grands moyens pour réveiller ses alliés qui dorment au gaz face à la situation syrienne. L’armée turque est maintenant en guerre ouverte contre Assad. Une décision qui ne fera qu’exacerber la crise humanitaire et le flot de réfugiés.

C’est aussi pour secouer l’Europe que le président turc a décidé de mettre fin à l’étrange entente qu’il avait avec l’Union européenne depuis 2016. En vertu de cette entente, la Turquie retenait les réfugiés sur son territoire en échange de 6 milliards d’Euros. Quand un migrant réussissait néanmoins à se rendre en Europe, il était retourné vers la Turquie, et un autre réfugié devait alors être accueilli par l’Europe. Un bien drôle de marchandage.

Le problème, c’est que l’Europe n’a pas respecté son contrat.

En trois ans, l’immense continent de 500 millions d’habitants a accepté moins de 25 000 réfugiés en provenance de Turquie, soit beaucoup moins que le Canada.

Ces jours-ci, l’Union européenne se demande comment elle va aider la Grèce à gérer l’arrivée soudaine de milliers de réfugiés. Pour le moment, ça ne se passe pas bien du tout. Le pays parle de « menace contre la sécurité du pays » et répond par la force et la colère. La tension est encore plus élevée qu’en 2015.

Et que fait le reste du monde ? Il regarde ailleurs.

Des pays comme les États-Unis et l’Australie, qui auraient à une époque ouvert leurs frontières à des milliers de réfugiés, tournent le dos aux Syriens. Les riches pays du Golfe ne sont pas beaucoup plus proactifs.

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Dans cette ère d’aveuglement volontaire qui n’annonce rien de bon, le Canada, qui continue d’accueillir des réfugiés syriens, est en bonne position pour lever la voix afin de rappeler au reste du monde que les réfugiés sont une responsabilité partagée.

Nous le devons aux civils syriens qui sont en détresse et aux pays limitrophes de la Syrie qui en ont assez.

S’il y a un moment pour se souvenir de la terrible photo du petit Alan Kurdi, ce petit garçon de trois ans retrouvé noyé sur la côte turque en 2015, c’est maintenant. Avant que sa triste histoire se répète encore et encore.

PHOTO ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La photo du corps du petit Alan Kurdi, mort sur une plage de Turquie en tentant de rallier l’Europe, a provoqué une onde de choc internationale en septembre 2015.

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