Avertissement : ceci n’est pas un conte de Noël, même si le constat de départ de ce texte est lié aux Fêtes. Vous –  ou un membre de votre entourage – avez probablement acheté des cadeaux sur le site d’Amazon récemment.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Non seulement la multinationale a joué un rôle de premier plan dans le dépérissement de nos artères commerciales, mais on a aussi appris récemment qu’elle domine ses concurrents au Québec, encore plus qu’auparavant, en matière de commerce électronique.

Le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO) l’a démontré en octobre dernier dans son enquête annuelle à ce sujet. Hormis quelques exceptions (notamment les voyages, les spectacles et les restaurants), Amazon « éclipse ses rivales », souligne-t-on.

Les chiffres ne mentent pas. En 2018-2019, 44 % des cyberacheteurs québécois ont fait au moins un achat sur Amazon, comparativement à 9 % pour son plus proche rival, eBay. Amazon est aussi en tête, de loin, quant aux sommes dépensées en ligne au Québec.

Le moment est donc particulièrement bien choisi pour prendre le temps de réfléchir aux pratiques de cette multinationale et à leur impact sur nos sociétés.

D’ailleurs, Amazon, il faut le dire, n’est pas qu’un redoutable géant du commerce électronique. C’est une « entreprise qui veut contrôler l’infrastructure de notre économie », résume Stacy Mitchell, une chercheuse qui a étudié la multinationale américaine sous toutes les coutures, dans le récent documentaire franco-canadien Le monde selon Amazon.

Les réalisateurs de ce film fascinant, diffusé au Québec depuis quelques semaines* (et narré par l’auteur-compositeur Richard Desjardins), ont voulu faire la lumière sur les dérives de la multinationale.

Tout ça a été occulté pendant longtemps en raison de la discrétion de l’entreprise, mais aussi de ses succès. La satisfaction de pouvoir se procurer à peu près tout ce qu’on souhaite, à bas prix, en un seul clic. Le service à la clientèle exceptionnel. Et la possibilité de recevoir l’objet de nos désirs à la maison, dans un délai défiant toute concurrence.

***

Ce n’est pourtant pas d’hier que les commerçants d’ici sonnent l’alarme. Mais force est de constater qu’ils prêchent encore, pratiquement, dans le désert.

Début décembre, Sylvie Thibault, copropriétaire de Fillion électronique, a d’ailleurs signé un texte dans nos pages « pour interpeller le gouvernement qui ne fait rien pour réglementer une concurrence déloyale ».

C’est que la multinationale, comme bien d’autres, est une championne de l’évasion fiscale.

Et sa domination dans le secteur du commerce n’est que la pointe de l’iceberg. Car Amazon est aussi « devenu le leader mondial de l’hébergement internet, le numéro 3 de la publicité en ligne, un acteur majeur du fret terrestre, maritime et aérien, prêt à supplanter » les autres services postaux, a expliqué le journaliste français Benoît Berthelot, dans une enquête fouillée sur Amazon, publiée il y a quelques mois chez Cherche Midi.

Attendez, ce n’est pas tout. L’entreprise « compte se lancer dans la banque et l’assurance. Ses ingénieurs développent des objets connectés, doués d’une intelligence artificielle parlante, Alexa. Ils peaufinent des drones et des véhicules électriques autonomes. Pas un jour ne passe sans que la pieuvre Amazon ne déploie un nouveau tentacule, prêt à secouer une industrie entière, voire la couler », précise-t-il dans son livre, qu’il a lui aussi intitulé Le monde selon Amazon.

Le grand patron d’Amazon, Jeff Bezos –  qu’on accuse souvent de faire peu de cas du sort de ses employés –, fait même actuellement la une du magazine Newsweek, déguisé en… médecin. C’est que la compagnie pourrait bientôt bouleverser le secteur de la santé !

Le New York Times, au début du mois de décembre, a braqué ses projecteurs sur la grande région de Baltimore pour expliquer comment la présence d’Amazon y est incontournable et, souvent, pernicieuse. Son reportage ressemble parfois à s’y méprendre à une dystopie.

On y rapporte entre autres que l’entreprise est même en train de se tailler une place de choix dans l’installation de caméras de sécurité pour les maisons de la ville… contrôlées par Alexa. Ça préoccupe bien sûr les défenseurs de la protection de la vie privée.

Il fait dire qu’ils ont plusieurs bonnes raisons, avec Amazon, de se faire des cheveux blancs. Depuis de nombreuses années l’entreprise accumule des tonnes de données sur ses clients, bien souvent à leur insu, qu’elle cherche à monétiser.

***

PHOTO MANJUNATH KIRAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Livraison de produits d’Amazon à Bangalore, en Inde

Plus on creuse, plus le dossier noir s’épaissit. On savait déjà que les conditions de travail dans les entrepôts de la multinationale pouvaient être déshumanisantes, que les livreurs qui distribuent les colis sont soumis à un stress hallucinant, on a aussi appris au cours de la dernière année qu’Amazon est un « vendeur de destruction massive ». Son mode de fonctionnement a donné lieu à l’élimination de trois millions de produits en 2018, souvent neufs, en France seulement. Quelle aberration !

La multinationale n’a pas que des défauts, il faut le reconnaître. Mais ceux-ci sont restés trop longtemps dans l’angle mort, alors qu’on a parlé abondamment de ses qualités avec enthousiasme. Que le vernis se fendille n’est qu’un juste retour des choses.

Il est par ailleurs vital d’en prendre conscience pour faire des choix plus éclairés.

Ça vaut évidemment pour nos gouvernements, qui tardent encore à faire preuve de la volonté politique nécessaire pour contrer les stratégies d’évitement fiscal de l’entreprise, mais qui auront aussi à faire face à l’avenir à de nombreux autres dilemmes en lien avec le développement spectaculaire de ce géant. On l’a constaté cette année au Québec : on se demande si on devrait entreposer une grande partie des données du gouvernement sur des serveurs qui pourraient appartenir… à Amazon !

Et ça vaut aussi pour nous, citoyens. En tant que clients d’Amazon ou consommateurs potentiels, nous détenons un pouvoir indéniable – lié tant à notre pouvoir d’achat qu’à la vulnérabilité des entreprises à l’opinion publique qu’on aurait tort de négliger.

*À Montréal, le film Le monde selon Amazon sera de retour au Cinéma du Parc dès le 26 décembre ; on le verra ailleurs au Québec en janvier.