Pour l’économie québécoise, le voyage de François Legault en Californie sera assurément bénéfique. Pour la culture, c’est moins certain.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Le premier ministre du Québec a rencontré la semaine dernière des géants américains comme Disney, Netflix, NBC-Universal et Sony. Il leur a répété le même message : venez tourner vos films et vos séries télé ici.

Il y a déjà de nombreux tournages étrangers chaque année. Ils sont attirés par la qualité de nos travailleurs et par la polyvalence des lieux de tournage (scènes urbaines, rurales et historiques dans un petit périmètre). Et ils sont aussi appâtés par des crédits d’impôt semblables à ceux offerts aux producteurs locaux.

Mais M. Legault veut en offrir plus. Il propose des prêts qui seraient convertis en subventions, en échange de garanties de tourner plusieurs films et séries télé en quelques années.

Sur le plan économique, c’est une bonne idée. Il s’agira d’une véritable retombée, soit de l’argent étranger dépensé dans nos restaurants, hôtels et magasins.

Sur le plan culturel, il y a aussi du bon. Cela donnera du travail bien payé aux techniciens de l’image et du son. Mais il pourrait toutefois y avoir des effets pervers.

Les producteurs locaux auront encore plus de difficulté à embaucher cette main-d’œuvre à cause de leurs moyens modestes. Par exemple, le budget moyen pour un épisode de série télé québécoise a diminué dans les dernières années. Il n’est environ que le tiers de celui des productions canadiennes, qui elles-mêmes sont modestes par rapport aux productions américaines.

PHOTO ÉMILIE NADEAU, FOURNIE PAR LE BUREAU DU PREMIER MINISTRE

François Legault aux côtés de Luc Robitaille, président des Kings de Los Angeles, lors de son séjour en Californie

Puisque leur nombre et leur budget augmentent, les tournages étrangers récoltent désormais la majeure partie des avantages fiscaux consentis par l’État sous forme de crédits d’impôt.

Dans ce contexte, on peut se demander, si M. Legault promet de nouveaux avantages aux tournages étrangers, pourquoi ne pas les rendre conditionnels à de nouvelles exigences ? Par exemple, d’embaucher des créateurs québécois (réalisateurs, scénaristes, directeurs photo et artistique) afin que les géants américains aident à financer la culture québécoise ?

En contrepartie, il est vrai que ce serait loin d’être gagné. Le Québec se bat déjà contre d’autres territoires pour attirer ces tournages. Dicter des conditions additionnelles n’aidera pas.

Si on en est rendu à étudier de tels scénarios, c’est pour compenser l’inaction du fédéral.

On se souvient qu’en 2017, le gouvernement Trudeau se vantait de conclure une entente exigeant que le géant Netflix investisse au moins 500 millions en cinq ans au pays. Or, c’est une somme que l’entreprise allait dépenser de toute façon. Il n’y avait donc pas de gain réel.

Mais les cadeaux abondaient : pas d’exigence de percevoir la taxe de vente ni de financer le contenu canadien, ni de rendre disponible un quota de contenu canadien, et encore moins de contenu francophone. Le Québec n’a obtenu que des miettes – deux productions originales à venir et l’achat de contenu déjà tourné, qui est accessible sur la plateforme, à condition de chercher au bon endroit…

À cela s’ajoutait une aide de 25 millions à Québec Cinéma, l’Institut national de l’image et du son et l’École de l’humour, qui ressemblait à une opération de relations publiques pour acheter la paix. Car la somme reste au mieux symbolique quand on la compare aux économies en impôt et en taxe de vente fédérale non payée, et aussi en argent non cotisé au Fonds des médias.

Avec le temps qui passe, les œuvres québécoises sont de plus en plus noyées dans un océan d’offre anglo-canadienne et américaine, et les tournages étrangers n’y changeront rien.

Malheureusement, M. Legault n’a pas de levier pour forcer les géants du web à faire plus. Les lois sur la radiodiffusion et la télécommunication relèvent d’Ottawa. Elles contraignent par exemple Tou.tv, Illico, Crave et leurs entreprises associées à financer et présenter le contenu canadien. Or, Netflix, Disney et les autres diffuseurs numériques étrangers en sont exemptés. Ces lois devraient être réécrites pour l’ère numérique afin de pouvoir être appliquées à tous.

M. Legault, lui, n’a pas ce pouvoir. Tout ce qu’il peut, c’est négocier des ententes avec des multinationales qui ont le droit de refuser son offre. Dans son voyage en Californie, il a fait de son mieux. Mais pour finir le travail, il devrait aussi aller faire un petit tour à Ottawa…