Par réflexe pavlovien, le Québec a instantanément rejeté le projet d’assurance médicaments pancanadien proposé par Justin Trudeau.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Bien sûr, le gouvernement caquiste a entièrement raison de défendre avec vigueur la compétence provinciale en matière de santé. Mais il devrait néanmoins rester ouvert, car le projet fédéral pourrait lui permettre de négocier des gains pour le régime québécois. Un régime qui est, disons-le, particulièrement perfectible…

Depuis la fin des années 90, le Parti libéral du Canada propose de créer un régime canadien d’assurance médicaments public et universel. M. Trudeau a commandé un rapport à ce sujet à la fin de son mandat, et il a promis d’aller de l’avant lors de la dernière campagne électorale.

Vu des provinces, c’est presque insultant. Dans les années 70, le fédéral remboursait près de la moitié des dépenses des provinces en santé. Aujourd’hui, il en rembourse à peine le quart et ce pourcentage baissera. En effet, les transferts fédéraux augmentent moins vite que les dépenses en santé.

Le Québec n’est pas le seul à s’en plaindre. Au Conseil de la fédération la semaine dernière, M. Trudeau a été aussi critiqué, entre autres, par l’Ontario et le Manitoba. Leur message : ne nous demandez pas d’offrir plus de services avec moins de moyens. Contentez-vous plutôt de financer adéquatement les soins qui existent. Et pour le reste, mêlez-vous de vos affaires.

Jagmeet Singh, comme d’habitude peu ému par le respect des compétences provinciales, reproche à M. Trudeau de ne pas aller assez vite. Mais le premier ministre écrase pourtant déjà beaucoup d’orteils…

La ministre caquiste de la Santé, Danielle McCann, répète que le Québec demandera un droit de retrait avec pleine compensation. Cela se comprend tout à fait. L’irritant, toutefois, c’est que dans sa hâte à défendre les compétences québécoises, elle fait comme si notre système fonctionnait très bien. Or, ce n’est pas le cas. Elle devrait profiter de la réflexion fédérale pour voir si elle pourrait améliorer l’accès des Québécois aux médicaments.

Au minimum, le projet fédéral devrait servir de prétexte au Québec pour faire le bilan de son régime.

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« Le Québec n’a rien à perdre à voir comment la démarche du fédéral pourrait l’inspirer à mieux soigner ses malades », conclut notre éditorialiste.

Il résulte, ne l’oublions pas, d’un compromis imparfait. Dans les années 90, deux rapports avaient plaidé en faveur d’un modèle public et universel. C’était aussi la position initiale du ministre péquiste de la Santé, Jean Rochon. Mais le gouvernement Bouchard a finalement opté pour un régime hybride public-privé à cause de la précarité des finances publiques et aussi pour encourager la grappe locale des pharmaceutiques.

Ce système à deux vitesses est une demi-réussite. Pour les assurés du régime public, les médicaments coûtent moins cher qu’ailleurs au pays. Mais l’industrie se reprend en facturant plus cher aux régimes privés. Pharmaceutiques et grandes chaînes de pharmacies refilent ces hausses aux assureurs, qui les refilent ensuite à leurs cotisants, si bien que les cotisations des employés et des employeurs augmentent.

Un exemple : dans le régime public, on exigera que le générique d’un antidépresseur soit utilisé, tandis que des régimes privés rembourseront aussi un médicament breveté qui coûte plus cher sans être forcément plus efficace.

Cette enflure fait des perdants. Au Québec, près de 9 % des citoyens de 55 à 64 ans n’ont pas cherché une prescription par manque d’argent. C’est un peu moins que dans le reste du pays. Mais c’est deux fois plus que la moyenne de l’OCDE.

Autre problème de notre système hybride : il est difficile d’obtenir un portrait des prescriptions afin de savoir si les médecins prescrivent les bons médicaments en bonne quantité.

Sous le gouvernement Couillard, Gaétan Barrette avait obtenu des gains, entre autres avec la loi qui a fait baisser le prix des médicaments (originalement le projet de loi 81). Mais le Québec reste l’endroit qui dépense le plus en médicaments, tout juste après les États-Unis. Ce n’est pas normal.

Il n’existe aucun autre pays industrialisé qui possède un système d’assurance maladie public et universel sans avoir un régime d’assurance médicaments de la même nature. Aucun.

On le répète, le gouvernement Legault a raison de protéger sa compétence en santé. Mais cela ne signifie pas que tout ce qu’il fait à l’intérieur de sa compétence est optimal… Le Québec n’a rien à perdre à voir comment la démarche du fédéral pourrait l’inspirer à mieux soigner ses malades.