On voudrait pouvoir dire, 30 ans après la tragédie de Polytechnique, que l’évènement a changé le cours des choses en matière de contrôle des armes à feu au Canada.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Qu’il y a eu un avant Polytechnique et un après Polytechnique.

Mais ce serait se raconter des histoires. Hélas…

Il ne s’agit pas de nier les progrès accomplis. Il y en a eu. À commencer par l’obligation – depuis les années 90 – d’avoir un permis de possession valide pour détenir toute arme à feu et de l’utiliser pour tout achat de munitions.

Mais le fait est qu’il y a aussi eu des reculs (le démantèlement du registre des armes d’épaule par les conservateurs de Stephen Harper) et que les avancées, dans leur ensemble, n’ont pas été assez nettes.

Si bien que 30 ans plus tard, le bilan du gouvernement fédéral prend la forme d’une valse-hésitation. Deux pas en avant, un pas de côté, un autre en arrière…

Prenez l’arme à feu utilisée par Marc Lépine, par exemple. Le Parti libéral avait promis de l’interdire il y a… 20 ans ! Et pourtant, le Ruger Mini-14 ne s’est jamais retrouvé dans la catégorie des armes prohibées. En fait, il ne fait même pas partie des armes à utilisation restreinte, celles dont il est plus difficile de faire l’acquisition.

C’est le groupe PolySeSouvient qui le faisait remarquer la semaine dernière dans une lettre envoyée au ministre de la Sécurité publique, Bill Blair. « Nous anticipons enfin le bannissement du Ruger Mini-14 […] comme l’aurait laissé entendre le premier ministre Justin Trudeau durant la campagne électorale », y lit-on.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Des faisceaux lumineux projetés du mont Royal commémorent, chaque année, les 14 femmes assassinées le 6 décembre 1989 à l’École polytechnique.

Les choses sont, en effet, peut-être sur le point de changer (le peut-être, ici, est important). Les libéraux, en septembre, ont promis « l’interdiction des armes d’assaut de style militaire », associée à un ambitieux programme de rachat, comme cela s’est déjà fait ailleurs dans le monde, y compris tout récemment en Nouvelle-Zélande.

Ils ont aussi évoqué l’implantation d’une poignée d’autres mesures dans le but de resserrer le contrôle des armes à feu au pays. On a notamment dit vouloir donner aux provinces et aux municipalités la capacité de restreindre ou d’interdire les armes de poing (quoique l’efficacité d’une telle initiative risque fort d’être très limitée) et promis de renforcer les lois relatives à l’entreposage des armes à feu.

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Dans un contexte de gouvernement minoritaire, il y a un risque réel que ces promesses passent plutôt à l’histoire comme des vœux pieux. Ce serait regrettable.

S’il y a un constat qui s’impose alors qu’on souligne les 30 ans de Polytechnique, c’est qu’on a assez perdu de temps.

Les signataires de la lettre envoyée au ministre Blair soulignent que le nombre d’homicides par armes à feu est en hausse (il est passé de 131 en 2013 à 266 en 2017, ce qui représente le taux le plus élevé au pays depuis 1992).

Le nombre de détenteurs de permis d’armes à autorisation restreinte a aussi connu une forte augmentation au cours des dernières années. Tout comme, sans surprise, le nombre d’armes à autorisation restreinte en circulation au pays : il y a quelques semaines, le Globe and Mail rapportait une hausse de 70 % depuis 2012 ! On a appris le printemps dernier que les ventes d’un modèle spécifique d’arme semi-automatique – le redoutable AR-15, souvent utilisé aux États-Unis lors de fusillades – ont bondi.

Le lobby des armes à feu n’a d’ailleurs jamais semblé aussi puissant au pays. Il est plus décomplexé que jamais, aussi. On se rappellera qu’il y a deux ans presque jour pour jour, le mouvement Tous contre un registre québécois des armes à feu avait voulu se rassembler au parc qui commémore la tuerie de Polytechnique. Heureusement, la grogne populaire avait eu raison de cette regrettable initiative.

Le gouvernement et ses alliés dans ce dossier à Ottawa devront donc afficher une volonté de fer pour que leurs intentions, aussi bonnes soient-elles, deviennent réalité.

Ce, même si une majorité de Canadiens soutient l’interdiction des armes d’assaut de style militaire.

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Plus jamais ? On ne recyclera pas, aujourd’hui, ce cliché. Il serait naïf de croire qu’il n’y aura pas d’autres tueries au Canada, qu’on resserre les règles ou pas. On est même arrivé au point où ce qu’on décrit comme un cas de rage au volant à Montréal peut vous valoir une blessure par balle !

Des armes à feu continueront à être vendues sur le marché noir, peu importe les efforts déployés par Ottawa. Les criminels ne vont pas tous troquer leur arme de poing pour un couteau. Mais le moment est venu pour le gouvernement fédéral de prendre des mesures plus fermes pour limiter le plus possible les risques posés par des armes à feu qui ressemblent souvent plus à des armes de guerre qu’à des fusils de chasse.