« Tu auras ta leçon après les Fêtes et ce sera un dossier de réglé. »
« Tu devrais disparaître, tu es une honte envers le peuple québécois. »
« Allez-vous rhabiller ou suicidez-vous. »
« Ostie de plote importer [sic]. »
« Ma [sic] te tirer. cris [sic] de chienne. »

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Ces phrases horribles ont toutes été proférées récemment à l’égard de femmes québécoises prenant la parole. Au vu et au su de tous. En public. En ligne. Et la plupart du temps, dans la plus grande impunité.

Les trois premières ont été adressées à des élues de Québec solidaire et lues à l’Assemblée nationale par la députée de Sherbrooke, Christine Labrie. La quatrième à la députée libérale Dominique Anglade après que cette dernière a dit que le Québec était prêt à élire une première ministre noire et la dernière, à une citoyenne montréalaise, Anastasia Marcelin, qui venait de dénoncer sur le web les politiques du gouvernement Legault en matière d’immigration.

Chacune d’entre elles a reçu des centaines de messages méprisants et violents écrits par des individus d’ici se cachant derrière un écran.

Parfois, par un gars agissant seul dans son sous-sol. Mais souvent, par des groupes organisés qui attaquent leur proie de manière concertée. En meute. La députée libérale Paule Robitaille l’a vécu l’été dernier. Après avoir mis en ligne une photo où elle apparaissait auprès de citoyennes de sa circonscription qui portaient le voile, elle a eu droit à un torrent de commentaires haineux. Elle a été profondément ébranlée par cet épisode qui a duré plusieurs jours. Cette ex-journaliste, qui a notamment couvert la guerre en Afghanistan, en a pourtant vu d’autres.

Plusieurs victimes de ce genre de cyberharcèlement ont décrit publiquement l’impact qu’a sur elles cet acharnement : des nuits sans sommeil, la peur de sortir de la maison, de reprendre la parole à nouveau. Certaines ont décidé de se retirer pendant un temps de la sphère publique pour retrouver un peu de sérénité. Et c’est exactement ce que leurs agresseurs veulent : les faire taire.

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Si les hommes sont souvent aussi ciblés, toutes les études ont établi que les femmes le sont beaucoup, beaucoup plus et que leur intégrité physique est directement remise en cause.

PHOTO KIYOSHI OTA, ARCHIVES BLOOMBERG

« Si les harceleurs se sentent surveillés, ils vont peut-être y penser à deux fois avant de vomir leur haine comme s’ils faisaient couler l’eau du robinet », écrit Laura-Julie Perreault.

On les menace de viol, on les dénigre autant pour leurs idées que pour leur apparence, on leur suggère de mettre fin à leurs jours.

Une enquête réalisée l’an dernier par l’entreprise montréalaise Element AI, en collaboration avec Amnistie internationale, démontre d’ailleurs l’ampleur planétaire du phénomène. À l’aide de 6500 bénévoles se trouvant dans 150 pays, les chercheurs ont conclu qu’un gazouillis haineux est envoyé à une femme politicienne ou à une femme travaillant dans les médias toutes les 30 secondes.

Au Québec comme ailleurs dans le monde, ces messages abusifs touchent autant les femmes dites progressistes que celles identifiées à la droite. À l’Assemblée nationale la semaine dernière, des députées de toutes les formations politiques se sont levées ensemble pour dénoncer le phénomène qui les affecte toutes sans exception et qui va en empirant.

Elles ont fait adopter une motion pour dénoncer la situation. C’est très bien, mais ça ne va pas assez loin.

Il est temps de mettre sur pied un véritable plan d’action pour mettre fin à l’impunité. Car nous sommes souvent face à des crimes plutôt qu’à de simples mots sur un site web.

Il existe des lois sur le harcèlement criminel, les discours haineux, la diffamation et les menaces qui permettent aux victimes de déposer des plaintes à la police et de poursuivre, autant au criminel qu’au civil, les plus tenaces des agresseurs en ligne.

Dans bien des cas, les policiers enquêtent, mais plusieurs victimes ont déploré le fait que leurs dénonciations se terminent souvent en queue de poisson. Les enquêteurs n’arrivent pas toujours à mettre la main sur les internautes violents ou à déposer des accusations, mais il ne faut pas pour autant arrêter de signaler ces propos aux autorités. Les techniques d’enquête vont se raffiner avec le temps. Plus il y aura de plaintes, plus des ressources seront accordées à la question. Si les harceleurs se sentent surveillés, ils vont peut-être y penser à deux fois avant de vomir leur haine comme s’ils faisaient couler l’eau du robinet.

Le gouvernement fédéral devrait d’ailleurs consulter les corps policiers pour savoir comment le Code criminel pourrait être adapté afin de leur permettre de mieux sévir contre ces crimes nouveau genre.

Les internautes ont aussi une part de responsabilité. Pour documenter les messages qui suintent la haine, dénoncer leurs auteurs aux sites qui leur permettent de s’exprimer sans aucune gêne et pour répondre au torrent de haine intelligemment. En Europe, des bénévoles formés font front commun pour passer à l’action quand des groupes s’acharnent sur une victime. Ils dénoncent, font valoir un contre-discours et du coup, viennent en renfort à la personne attaquée de toutes parts.

Nous avons donc tous une responsabilité, car il n’y aura pas de coup de baguette magique, mais il est grand temps de renverser la vapeur. Ce ne sont pas les femmes politiciennes, journalistes et militantes qui devraient avoir peur de s’exprimer, craignant les torrents de haine, mais bien ceux qui les harcèlent en pensant que l’anonymat du web les protège.