Cela devrait servir d’aide-mémoire. La prochaine fois qu’un élu prétendra avoir la « garantie » qu’une multinationale étrangère maintiendra ses activités au Québec, le dossier Rona-Lowe’s devrait être brandi en exemple. Il démontre, comme d’autres cas avant lui, que les promesses s’envolent.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Hier, la multinationale américaine Lowe’s a annoncé la fermeture de 34 magasins au Canada, dont 12 au Québec (Rona et Réno-Dépôt). En plus du personnel de ces établissements, près de 100 employés du siège social canadien, à Boucherville, perdront leur boulot. Le mois dernier, le président de la filiale canadienne de Lowe’s, Sylvain Prud’homme, un dirigeant apprécié au Québec*, a aussi dû quitter précipitamment le navire – il n’avait même pas de successeur désigné. Son départ s’ajoute à celui de cinq des six autres hauts dirigeants qui étaient en poste en 2016 lors de la vente de Rona.

Pourtant, à l’époque, les décideurs étaient rassurants. La direction de Rona disait que les employés n’avaient rien à craindre, car « l’objectif est de faire croître l’entreprise ».

Le gouvernement Couillard soutenait même avoir eu des « garanties » pour le maintien des emplois, des enseignes et du siège social. On en voit aujourd’hui la valeur…

Dans son empressement à cautionner la transaction, le gouvernement libéral a été un peu trop optimiste. Dans le document soumis à ses actionnaires, Lowe’s ne parlait que « d’intentions », et non de promesses. Les seules garanties ont été faites dans une entente confidentielle avec Ottawa – la transaction devait obtenir l’aval du Bureau fédéral de la concurrence. Le ministre du Développement économique, Pierre Fitzgibbon, a lu cette entente. Selon lui, malgré l’annonce d’hier, Lowe’s la respecte encore. Ce qui signifie que les garanties étaient modestes ou qu’elles ne duraient pas longtemps.

Le siège social de Lowe’s est en Caroline du Nord. Son nouveau PDG veut avant tout augmenter le rendement pour ses actionnaires. Entre la vision entrepreneuriale adaptée au marché québécois et les pressions de la finance, le gagnant était prévisible.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le siège social de Lowe’s Canada à Boucherville

Bien sûr, d’importantes nuances doivent être apportées.

Lowe’s affirme que les 34 magasins fermés étaient « déficitaires », et il est normal qu’une société mette fin à des activités déficitaires. De plus, rien n’indique que sans la vente à Lowe’s, ces magasins Rona auraient été rentables. La concurrence dans le secteur est vive et le commerce en ligne fait mal.

N’oublions pas aussi que peu avant 2016, la direction de Rona avait dans la hâte construit des magasins et avalé ceux de Marcil et de Coupal, le tout dans le but de gonfler sa valeur avant la transaction avec Lowe’s. Cela ne résultait pas d’une vision à long terme et ce sont certains de ces magasins qui ferment aujourd’hui. Autre bémol, selon Lowe’s, malgré les nouveaux licenciements, il y a un peu plus d’employés aujourd’hui au siège social canadien de Boucherville qu’il n’y en avait en 2016. Et pour les employés des magasins qui perdront leur boulot en janvier, l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction prépare un plan pour les réaffecter ailleurs, ce qui sera facilité par la pénurie de main-d’œuvre.

Reste que cela ne change rien au fait que les hauts dirigeants québécois sont en train d’être mis de côté.

Plus que jamais, les décisions qui touchent Rona se prennent par des Américains en fonction des impératifs de rendement à court terme d’actionnaires qui n’ont aucune sensibilité aux particularités du commerce de détail québécois.

Ce n’est pas exactement ce qui avait été promis à l’époque par la direction de Rona. On comprend son ex-PDG, Robert Sawyer, d’avoir été enthousiaste – la transaction l’a enrichi d’environ 20 millions. Il est toutefois navrant que les élus aient mordu avec tant d’appétit à l’hameçon.

Le résultat aujourd’hui est que la réputation de la marque Rona se trouve fragilisée.

Espérons que nos élus s’en souviendront la prochaine fois qu’une multinationale jouera de la lyre. L’histoire n’a pas besoin de se répéter si souvent.