Depuis une semaine, la Turquie fait des appels de phare insistants aux pays occidentaux. Le message est très clair : si vous ne récupérez pas vous-mêmes vos ressortissants qui ont grossi les rangs du groupe État islamique et qui sont maintenant dans nos prisons, nous allons vous les renvoyer, que ça vous plaise ou non.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Le gouvernement canadien devrait prendre cet avertissement très au sérieux et mettre sur pied un plan pour récupérer les Canadiens qui sont détenus dans le nord de la Syrie. Ce serait beaucoup plus sage que d’être mis devant le fait accompli. Ou que de perdre la trace d’individus potentiellement dangereux.

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Il est temps d’agir maintenant. Depuis le retrait des Américains du nord de la Syrie, les dominos tombent les uns après les autres. On estime qu’au cours des derniers mois, 800 personnes qui ont des liens avec le groupe djihadiste armé ont réussi à s’évader des camps et des prisons qui sont sous le contrôle des forces kurdes dans le nord de la Syrie.

Certains se sont rendus aux autorités turques ou ont été récupérés par la police.

Après ces interceptions, la Turquie n’a pas perdu de temps et a commencé la semaine dernière à renvoyer ces prisonniers gênants dans leurs pays d’origine. Un homme a été arrêté par les autorités britanniques à son retour à l’aéroport Heathrow mercredi dernier. Un Américain se trouve pour le moment dans un no man’s land à la frontière de la Grèce, qui refuse de le laisser entrer. Le Danemark, l’Allemagne, la France et l’Irlande ont tous été notifiés que des hommes, des femmes et des enfants issus de l’ancien califat sont sur le chemin du retour.

Pour le moment, le Canada n’est pas sur la liste des pays visés, mais ça ne saurait tarder. Les forces kurdes, qui détiennent encore quelque 10 000 personnes et qui ont été affaiblies par les combats avec la Turquie, commencent à perdre patience et aimeraient bien voir les pays occidentaux prendre leurs responsabilités.

L’organisation canadienne Familles contre l’extrémisme violent (FAVE) affirme que 40 citoyens canadiens sont du lot. Vingt-cinq d’entre eux sont des enfants, nés pour la plupart dans les anciens territoires que contrôlait le groupe État islamique. Leurs familles au Canada réclament leur retour.

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Et que dit le gouvernement canadien ? Il nie avoir organisé une opération de rapatriement qui aurait avorté, contrairement aux informations colligées par notre collègue Gabrielle Duchaine, et affirme encore et encore qu’il ne peut pas exposer ses agents consulaires à une dangereuse zone de conflits. Ce dernier refrain est répété ad nauseam aux journalistes alors que le gouvernement Trudeau semble tenter de remettre à plus tard un problème qu’il aura à gérer, aussi impopulaire soit-il.

Il aurait pourtant intérêt à s’inspirer d’autres pays européens qui ont décidé de prendre le taureau par les cornes plutôt que de privilégier l’approche de l’autruche.

La France, notamment, a réussi à rapatrier pas moins de 250 djihadistes de l’État islamique grâce à un protocole signé avec la Turquie. La procédure semble assez simple. La Turquie avertit la France lorsqu’elle a sous sa garde ses ressortissants. Les agents français vont récupérer les présumés djihadistes dans la région et les ramènent dans l’Hexagone. Plusieurs vont directement en prison. D’autres sont mis en garde à vue. Les enfants sont confiés aux services sociaux.

PHOTO FADEL SENNA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Un membre des Forces démocratiques syriennes monte la garde dans une prison où des hommes soupçonnés d’être affiliés au groupe État islamique sont incarcérés, dans le nord-est de la Syrie.

C’est le ministre français Bernard Cazeneuve qui a négocié ce protocole après avoir eu une bonne frousse. Trois membres de Daech, dont le beau-frère de Mohamed Merah, qui a commis des attentats en France en 2012, ont été renvoyés par la Turquie à Marseille alors que les autorités françaises les attendaient à l’aéroport d’Orly. Les hommes se sont rendus, mais ce cafouillage a convaincu le ministre d’établir une procédure claire et bien ficelée.

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Le Canada n’a pas à copier la France à la lettre, mais aurait tout intérêt à encadrer d’une manière comparable les retours des membres de l’État islamique.

Non, ce n’est pas enthousiasmant d’avoir à ramener au pays des gens qui sont partis de leur propre gré pour se joindre à un groupe armé extrémiste qui menace le Canada, mais c’est bien mieux que de les voir disparaître dans la nature.

Les lois antiterroristes canadiennes permettront d’en détenir et d’en interroger une bonne partie et, du même souffle, de mieux comprendre ce qu’ont vécu ces ressortissants radicalisés, hommes et femmes, dans le nord de la Syrie et en Irak.

Il est aussi temps de ramener au pays les enfants qui n’ont pas demandé de naître en plein cœur du djihad et de la guerre civile syrienne. Les services sociaux et leurs familles respectives sont prêts à les accueillir pour remettre leur jeune vie sur les rails.

À tous ces chapitres, les Allemands, les Français et les Australiens ont déjà une bonne longueur d’avance sur nous. C’est le temps de les rattraper.