Michael Sabia aura été le redresseur de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Michael Sabia aura été le redresseur de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Pour comprendre son impact, on n’a qu’à penser au REM. Quand le costaud projet a été présenté en avril 2016, la réaction commune était : ça pourrait bel et bien fonctionner, parce que c’est piloté par la Caisse. Et ça risque d’écraser des orteils, parce que c’est la Caisse. Tandis que si le projet avait été présenté peu avant l’arrivée de M. Sabia, on aurait craint que ça ne dérape, parce que c’est la Caisse.

Elle paraît désormais lointaine, la crise de 2008. Les actifs de la Caisse venaient de chuter de 40 milliards à cause de ses placements hyper risqués, entre autres dans le papier commercial. À court de liquidités, elle avait un genou à terre.

Une décennie plus tard, M. Sabia laisse derrière lui une organisation de calibre mondial.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Michael Sabia

Pourtant, à son arrivée, il n’était pas vu comme un sauveur. C’était plutôt le contraire. Son passage de cinq ans à BCE avait créé plus de controverses que de valeur. De plus, c’était un anglophone domicilié à Montréal, mais originaire de Toronto. Et sa nomination paraissait téléguidée par le premier ministre Jean Charest, qui n’avait jamais sérieusement envisagé un autre candidat. Selon l’opposition, M. Sabia représentait « l’économie casino » (Québec solidaire) et son arrivée ressemblait à un plan secret pour « démanteler Québec inc. » (Parti québécois). On criait carrément à la provocation.

Une décennie plus tard, tout cela paraît loufoque. M. Sabia a obtenu un rendement annuel moyen de près de 10 % durant son mandat tout en augmentant le nombre d’investissements au Québec.

Bien sûr, il a bénéficié d’un contexte économique très favorable. Le vent a soufflé dans son dos pendant une décennie et le rendement de la Caisse ne diffère pas beaucoup de celui des autres grands investisseurs.

Mais ces chiffres ne disent pas tout. 

Pour mesurer l’impact de M. Sabia, il faut aussi examiner les virages stratégiques.

Sous son règne, la Caisse s’est internationalisée, elle a créé une nouvelle division pour les investissements au Québec, et enfin, elle a équilibré son risque.

Sur les marchés boursiers, M. Sabia a réduit le risque en misant entre autres sur le portefeuille Qualité mondiale, avec des sociétés établies qui évitent le yo-yo boursier. Son pari : sous-performer lorsque les marchés sont haussiers, pour mieux surperformer quand l’économie ralentit. Il a aussi intensifié les investissements en infrastructure, qui étaient assez prudents tout en étant plus rentables que les obligations devenues léthargiques.

C’est dans l’expansion à l’international que M. Sabia a été offensif. Le Canada ne compte plus que pour le tiers des actifs. D’une certaine façon, c’était naturel. Plus la Caisse a de l’argent à investir, plus elle doit aller à l’étranger, car la taille du marché québécois et canadien reste limitée. Et puisque la Caisse investissait à l’étranger dans des projets immobiliers, d’infrastructure et de placements privés, elle devait y ouvrir des bureaux afin d’examiner sur place les occasions à saisir. Cela augmente les coûts de gestion, mais aussi les gains potentiels.

Bien sûr, M. Sabia comprenait que pour justifier cette expansion internationale, il devait montrer qu’il ne négligeait pas le Québec. En 2014, il a créé un nouveau poste de vice-président pour les activités au Québec, qui s’accompagnait même d’un siège au comité de direction pour avoir une vision d’ensemble sur tous les dossiers. Cela a contribué entre autres à des investissements en immobilier (Place Ville Marie) et en capital de risque pour appuyer financièrement et logistiquement des entreprises locales. Un des plus beaux succès : Lightspeed, dont l’entrée en bourse a enrichi les déposants québécois de plusieurs centaines de millions. Seules les activités obligataires ont été réduites au Québec, mais elles devenaient de toute façon moins utiles pour l’État.

Il est vrai que M. Sabia n’était pas réputé pour être indulgent ou sentimental… La valeur émotive d’une entreprise l’intéressait moins que sa performance et son importance stratégique. Il a essayé de garder St-Hubert au Québec pour des raisons financières. Mais pour Rona, il jugeait la vente inévitable et préférait empocher des millions pour les réinvestir ailleurs.

M. Sabia n’était pas cupide – sinon, il n’aurait pas renoncé en début de mandat à des millions de dollars en rémunération.

Il ne prônait pas le court terme. Il se voyait plus comme un bâtisseur pour le long terme que comme un investisseur spéculatif.

Les paris sur les devises et les produits dérivés, ce n’était pas sa tasse de thé. Mais il croyait à la concurrence, ce qui avait des mérites, comme de perdre patience avec des cas comme Bombardier, où des gestionnaires se gavaient de bonis tout en perdant de l’argent et en jetant des employés à la rue. Il n’avait pas de remords non plus à faire construire les trains en Inde pour respecter son budget serré.

M. Sabia était un bourreau de travail, exigeant et impatient. Ces qualités venaient aussi avec leurs défauts, comme le prouve le REM. Parlez-en à la Ville de Montréal, qui avait l’impression de jouer au figurant. Ou au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, dont les critiques n’ont jamais ralenti le projet. Sans oublier les usagers de Deux-Montagnes, qui souffriront durant les travaux compliqués à venir dans le tunnel du mont Royal.

L’expansion de la Caisse ne s’est pas faite sans heurts. Devenue si grosse, la bête devenait parfois difficile à superviser. Sous son règne, la filiale Otéra (financement hypothécaire) a été entachée par un scandale éthique qui a mené à quatre congédiements.

Il serait inutilement cynique d’accuser M. Sabia de quitter la Caisse avant le ralentissement économique attendu. On lui aurait reproché exactement le contraire s’il était parti en pleine tempête ! Son règne aura été plus long que ceux de tous ses prédécesseurs.

C’est lors du prochain cycle baissier qu’on verra si la gestion de risque de M. Sabia fonctionne.

Pour le reste, le travail de redressement a été fait. Mais d’énormes défis attendent la personne qui lui succédera. Étant donné sa taille, la Caisse est désormais en concurrence avec les grands investisseurs de la planète pour ses placements privés.

Il sera bon, lorsque cette personne sera connue, de lui donner une petite chance. En se souvenant que M. Sabia n’a pas « démantelé » Québec inc. Il le laisse au contraire en vigoureuse santé.