Bon débarras, mais c’est tout de même un peu tard…

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Hier, Sportsnet a congédié Don Cherry pour ses propos « divisifs ». Cela ne « représente pas nos valeurs », s’est désolé le diffuseur.

Il est difficile de prendre ces excuses au sérieux.

Si Cherry ne représente pas vos valeurs, alors pourquoi l’avez-vous maintenu en poste pendant près de 40 ans ? Car après tout, les commentaires offensants, l’apologie de la violence, le sexisme et les propos anti-francophones et anti-européens, c’était le modèle d’affaires de Don Cherry. Un modèle pour lequel Sportsnet n’hésitait pas à le payer environ 1 million de dollars par année*.

PHOTO MARK BLINCH, ARCHIVES REUTERS

« Si Cherry ne représente pas vos valeurs, alors pourquoi l’avez-vous maintenu en poste pendant près de 40 ans ? » demande Paul Journet.

D’innombrables fois, les patrons de Cherry ont défendu ses propos indéfendables. Ils ont attendu à la toute fin pour le larguer.

Quand les pressions devenaient intenables et que la vedette de 85 ans était de toute façon à l’aube de la retraite.

Non, Don Cherry n’a pas « dérapé » samedi dernier en accusant sans preuve les immigrants de manquer de respect aux anciens combattants. Il a fait précisément ce pour quoi il était grassement payé : flatter le chauvinisme canadien dans le sens le plus laid du poil.

On ne peut pas dire que c’était la goutte qui a fait déborder le vase. Le vase était devenu une fontaine, et Sportsnet la trouvait très divertissante, et payante…

Le mea culpa de son coanimateur Ron MacLean était tout aussi pitoyable. Depuis ses débuts, il assiste Cherry avec la même recette : lâcher un petit « tut-tut » faussement embarrassé, puis sourire pour mieux faire avaler son fiel dans un emballage folklorique. Il aidait à dépeindre Cherry en bougon qu’on fait mine de rabrouer, tout en le tapant dans le dos pour le féliciter d’avoir dit les vraies affaires…

Bien sûr, comme c’est souvent le cas, des commentateurs du Canada anglais ont eu le mérite de dénoncer Cherry. Mais on aimerait qu’ils aillent au bout de leur logique.

Vu du reste du pays, quand un dérapage xénophobe survient au Québec, ce n’est pas qu’un incident, c’est un révélateur.

Ces sociologues ont toujours la loupe à la main pour leur infatigable chasse aux poux du Québec. S’ils prenaient parfois un peu de recul, ils pourraient contempler la poutre qui gît aussi au milieu de leur visage. Car Cherry n’est pas qu’un cas isolé. Il incarne le revers du cliché du Canada gentil et inoffensif.

Pourquoi parler en ces pages d’un simple commentateur de hockey ? Parce que M. Cherry n’est pas n’importe qui. Aux dires de l’analyste Rex Murphy, il était la voix et le visage de notre sport national – pas la crosse, l’autre. Selon la CBC, il serait même le septième grand Canadien de tous les temps, tout juste devant Alexander Graham Bell**.

Cette adulation ne vient sûrement pas de sa carrière de joueur dans les ligues mineures ou de son passage comme entraîneur de la LNH entre 1974 et 1980.

La raison, c’est bien sûr son travail à Hockey Night in Canada. C’est là qu’il déployait sa philosophie. Il la résumait ainsi en 1990 : « Le Canada d’abord, et le Canada seulement. C’est ce que je suis. Un nationaliste. Je veux initier un nouveau pouvoir, celui des nationalistes. »

Comme l’expliquait le producteur qui l’a engagé au début des années 80 : Cherry parle au nom « du gars [qui écoute le match] au bar. Bref, il dit ce que beaucoup de gens disent ».

Justement…

Depuis quelques années, la parole intolérante se libère. Le Toronto Star rappelle que la proportion de militants conservateurs qui juge qu’il y a trop d’immigrants a bondi depuis 2013 – de 47 % à 69 %. C’est pour eux que Cherry parlait en prétendant que les « immigrants » profiteraient de notre mode de vie, sans porter le coquelicot pour honorer les sacrifices des anciens combattants. Ironiquement, il existe une version punjabi de Hockey Night, et les six commentateurs portaient le coquelicot samedi dernier. Sans oublier que le ministre de la Défense lui-même est un immigrant sikh, qui a risqué sa vie durant trois missions en Afghanistan, et qui en est revenu avec le syndrome de stress post-traumatique. Mais bien sûr, Don Cherry n’a jamais perdu de temps avec les faits quand il était question de cracher ses opinions.

Le voilà, ce grand Canadien que Sportsnet et la CBC ont défendu et enrichi pendant tant d’années.

Avec la disparition de ce dinosaure, le sport national pourra changer de siècle et se civiliser. C’est probablement le plus réjouissant aspect de son départ.

À la télévision, Cherry s’adressait toujours aux jeunes pour leur enseigner le « vrai hockey ». Sa leçon de vie : ne refusez jamais une bataille à poings nus. Du haut des gradins, cela l’excitait, même si ce genre de hockey a envoyé des joueurs à la morgue.

Son départ était devenu rien de moins qu’une nécessité de santé publique. Reste qu’il est triste de voir à quel point il a pu vomir son fiel pendant tant d’années sur une des plus prestigieuses tribunes de notre si gentil et tolérant pays.

* Selon ce qu’a rapporté le New York Times dans un portrait publié en 2017.

** C’est le public qui votait.

Les meilleurs pires moments de Don Cherry

Voici un résumé des déclarations les plus controversées de Cherry.

Au sujet des femmes : 

Elles ne devraient pas travailler comme journaliste dans les vestiaires.

Elles babillent durant les parties au lieu de suivre l’action, tellement que ce sont systématiquement elles qui sont frappées au visage par les rondelles perdues.

Au sujet des francophones : 

Ils sont trop peureux pour jouer sans visière.

Ils sont responsables de l’essentiel des problèmes de drogue au hockey mineur.

Contrairement aux gens de Sault-Sainte-Marie, ils ne parlent pas la « bonne langue » du Canada.

Au sujet des Européens : 

Ils volent les places des jeunes Canadiens dans le hockey mineur (même s’ils ne peuvent être plus de deux par équipe).

Ils sont aussi nuisibles dans la LNH – pour Cherry, c’est l’absence de Russes ou de Suédois qui ferait le charme de la Ligue canadienne de football.

Au sujet de la violence : 

La fin des mises en échec au niveau pee-wee, pour protéger leur cerveau, est une aberration.

Les anciens durs à cuire qui militent désormais contre les batailles, comme Chris Nilan et Stu Grimson, sont des « pissous » (pukes). Rappelons que plusieurs anciens goons souffrent de démence, d’amnésie, d’anxiété ou de dépression. Certains en sont morts. D’autres se sont suicidés.

À cela s’ajoutent ses attaques contre une certaine idée de la gentillesse. Cherry utilisait les ondes publiques de la CBC en 2003 pour souhaiter que le Canada participe à l’invasion américaine en Irak. Après l’élection de Rob Ford en 2010, il s’est présenté à l’hôtel de ville de Toronto en chemise rose pour rire des « communistes » qui militent pour les pistes cyclables.