La table est déjà mise pour une négociation costaude entre les médecins spécialistes du Québec et le gouvernement de François Legault. Les convives ont déjà pris place aux deux extrémités de la table.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Avant même le début du repas, le négociateur choisi par les spécialistes – l’ancien premier ministre Lucien Bouchard – a sorti du four une mise en bouche : une concession de 250 millions de dollars, a-t-on appris grâce à notre collègue Tommy Chouinard il y a une dizaine de jours.

Le gouvernement a immédiatement fait comprendre qu’il a un appétit beaucoup plus grand.

Il ne parle plus de récupérer 1 milliard annuellement dans le garde-manger des médecins comme il l’a fait en campagne électorale, mais il martèle qu’il veut voir leur part du gâteau rapetisser jusqu’à ce qu’elle soit plus petite que celle des médecins du reste du Canada : 9 % plus petite.

Pour le moment, on parle, on jase. Et on attend le plat de résistance : un rapport de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) qui comparera la rémunération des spécialistes québécois à celle de leurs collègues des autres provinces. Les deux parties disent avoir déjà accès aux données brutes, mais ils attendent l’assemblage du tout par des analystes indépendants. Depuis des mois. Lorsqu’ils auront le rapport tant attendu en mains, ils dîneront à huis clos.

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Il y a des sources d’irritation dans ce scénario de souper presque parfait.

Premièrement, on se demande pourquoi les contribuables québécois, qui financent le système de santé et les salaires des médecins, n’auront pas accès au menu des discussions : le rapport de l’ICIS ne sera rendu public qu’après la fin des négociations. Il sera alors trop tard pour commenter le document et ce qui a été inclus et laissé de côté. Plus de transparence serait la moindre des choses.

Deuxièmement, on a l’impression qu’en reportant les pourparlers sérieux après la publication du rapport, le gouvernement et les médecins spécialistes ne font que gagner du temps. Les données dont ils ont besoin pour entamer les négociations sont en fait largement disponibles. Elles sont dans le rapport Les médecins au Canada, 2018, publié en septembre de cette année… par l’ICIS.

On y apprend que les médecins spécialistes au Québec ont non seulement rattrapé leurs collègues des autres provinces au cours des dernières années, ils ont dépassé la moyenne canadienne. Ce constat est vrai selon les deux modèles de calcul utilisés par l’organisation indépendante. C’est aussi vrai pour les médecins généralistes, qui ne sont pas concernés par la négociation à venir avec Québec.

Si on prend en compte le niveau de richesse du Québec par rapport aux autres provinces, les médecins québécois sortent encore plus gagnants. 

Dans une analyse publiée en septembre, mais se basant sur des chiffres de 2017 de l’ICIS, l’Institut du Québec évalue que les médecins spécialistes du Québec gagnent collectivement 363 millions de trop par rapport à leurs collègues canadiens si on prend en compte l’écart entre les revenus des ménages dans la province et ailleurs au pays. Ce surplus de rémunération a grossi dans la dernière année alors que la rémunération des médecins québécois a continué à monter.

On ne peut arriver qu’à une conclusion : un rééquilibrage est nécessaire, et vite. Les premières concessions offertes par la Fédération des médecins spécialistes à Québec suggèrent que les principaux intéressés savent qu’ils seront incapables de convaincre la majorité des Québécois du bien-fondé de la rémunération qu’ils ont négociée jusqu’en 2023.

Dans ce dossier, François Legault a le gros bout du bâton, notamment grâce à la possibilité d’adapter une loi spéciale. Une fois la négociation terminée, le gouvernement caquiste aura de sérieuses augmentations de salaire à verser à tous ceux qui appuient les médecins dans leur travail. Car dans les rapports de l’ICIS et de l’Institut du Québec déjà disponibles, on apprend un autre fait dérangeant : nulle part ailleurs au Canada on ne voit une aussi grande disparité entre la rémunération des médecins et celle du personnel infirmier. Gênant pour une province qui se dit sensible aux inégalités et à la justice sociale. Gênant pour des médecins qui ont tant parlé d’équité en demandant pendant 17 ans à être payés autant que leurs collègues du ROC.