Après avoir sorti le Bloc québécois du cimetière, son chef Yves-François Blanchet a maintenant l’heureux problème de trouver comment le faire profiter de sa deuxième chance à la vie politique. Et ce, avec le rapport de force inespéré que lui procure le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Hier, M. Blanchet a promis de faire « de la politique autrement ». Il est vrai que sur la forme, le chef bloquiste a mené une campagne propre, en évitant, par exemple, de récupérer l’affaire du blackface. Mais pour le fond, on jugera à l’usage.

Le travail du Bloc risque d’être différent de la dernière campagne électorale. Ou du moins, de ce qu’on en a retenu dans les médias.

On l’a dit et redit : la stratégie de M. Blanchet était de s’attacher à la locomotive caquiste pour se poser en défenseur du nouveau gouvernement nationaliste. Et il a été aidé par la loi sur la laïcité — Justin Trudeau et Jagmeet Singh ont indiqué qu’ils risqueraient d’intervenir dans les contestations déjà en cours.

Reste que dans le prochain Parlement fédéral, les sujets seront différents. Il est fort probable que la contestation de la loi sur la laïcité ne se rende pas en Cour suprême avant les prochaines élections. Et il est aussi probable que le Bloc ne soit pas au cœur des négociations entre Québec et Ottawa — si François Legault veut négocier avec Justin Trudeau, il le fera directement.

Le travail du Bloc se sentira ailleurs.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, célèbre les gains de son parti.

En fin de campagne, les adversaires de M. Blanchet l’ont accusé d’avoir un « agenda caché » : relancer l’indépendantisme et le Parti québécois (PQ). Bien sûr, s’il pouvait relancer le mouvement, le chef bloquiste en serait ravi. Mais ce ne seront pas ses priorités immédiates.

On l’oublie, mais le Bloc est le seul parti à préciser ses conditions pour le prochain budget fédéral : hausser les pensions de vieillesse, dédommager les agriculteurs québécois pour les brèches dans la gestion de l’offre, et enfin hausser les transferts en santé. Dans les trois cas, il s’agit de demandes claires et chiffrables.

Monsieur Trudeau sait donc déjà à quoi s’attendre s’il a besoin du Bloc pour garder le pouvoir.

La demande sur les transferts en santé sera la plus difficile à faire accepter. M. Trudeau plaidera que même si la hausse annuelle a été ralentie, le fédéral est encore généreux. Le Bloc lui répondra que cette augmentation est inférieure à celle des coûts en santé. Et aussi que si le fédéral manque d’argent, M. Trudeau devrait commencer par ne pas offrir de baisses d’impôt à ses clientèles électorales.

Dans les dossiers environnementaux, le chef bloquiste aura besoin de tact. En campagne électorale, il a beaucoup été question du projet Énergie Est. Or, jusqu’à preuve du contraire, cet oléoduc est mort. Les dossiers environnementaux à venir seront plus complexes et ils risquent de ne pas faire l’objet de votes de confiance. Le pouvoir de l’opposition en sera donc réduit. Et M. Blanchet pourrait être placé dans des positions délicates. Par exemple, le gouvernement Legault appuie le projet GNL à Saguenay et le troisième lien à Québec. M. Blanchet, lui, attend de voir les études. Cette position se défend, mais il devra finir par trancher.

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Le Bloc est-il utile à Ottawa ? C’est un vieux débat et on laisse les Québécois juger.

Après 28 ans d’existence, chaque électeur en sait assez pour juger par lui-même. Contentons-nous de souligner que le Bloc a connu des meilleures années que d’autres…

De 2011 à 2018, il a perdu son statut de parti officiel et donc perdu la majorité de son budget parlementaire. Le parti s’est vidé de ses membres. En huit ans, il a été dirigé par huit différents chefs !

Durant cette crise, une faction a voulu utiliser la Chambre des communes comme théâtre pour démontrer l’échec du fédéralisme et donc l’urgence de l’indépendance. Par moments, avec Mario Beaulieu ou Martine Ouellet à sa tête, le Bloc ressemblait à un groupe de pression pour inciter le Parti québécois à promouvoir plus énergiquement l’indépendance.

Mais en même temps, des députés travaillaient sérieusement leurs dossiers à la Chambre des communes. Par exemple, le bloquiste Gabriel Ste-Marie a joué un rôle important pour empêcher le gouvernement Trudeau d’affaiblir la protection des consommateurs québécois face aux banques.

C’est ce genre de boulot que prônait Gilles Duceppe. L’ex-chef du Bloc pouvait collaborer avec ses rivaux. Il s’alliait à Jean Charest et à d’autres fédéralistes quand cela lui permettait de faire des gains, par exemple sur le déséquilibre fiscal. À ses militants qui l’accusaient de rendre le fédéralisme fonctionnel, M. Duceppe répondait que « la politique du pire, c’est la pire des politiques ». Parfois, il négociait avec le fédéral sans passer par le gouvernement québécois. Parfois, c’était le contraire. Et il lui arrivait de s’abstenir de critiquer le fédéral pour ne pas faire dérailler ces négociations.

Si M. Blanchet renoue avec cette approche, ce sera déjà un bon pas vers la « politique autrement ».