Le rassemblement libéral au Palais des congrès de Montréal lundi soir était à l’image des élections qui se sont soldées par un gouvernement minoritaire : tiède. Pas de canapés, pas de cocktails offerts par le parti au groupe de militants pas très nombreux qui applaudissaient sans grande effusion les candidats de leur parti élus d’un océan à l’autre. Rien à voir avec le party de la soirée électorale de 2015.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

L’heure était au soupir de soulagement plus qu’à la jubilation.

Le discours que Justin Trudeau a prononcé sur place a aussi été relativement sobre. Malgré quelques pointes de triomphalisme, le leader libéral n’a pas manqué de rappeler qu’il ne pourra pas gouverner sans prendre en compte les électeurs de l’Alberta et de la Saskatchewan qui l’ont complètement boudé aux urnes. Ni sans prêter attention aux attentes et aux appréhensions de 33 % des électeurs de la Belle Province qui ont voté pour le Bloc québécois. Ou encore moins en reniant les idées progressistes qu’il partage avec le Nouveau Parti démocratique de Jagmeet Singh, qui hérite de la balance du pouvoir.

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau prononce son discours de victoire, lundi soir, au Palais des congrès de Montréal.

Est-ce que le tout manquait d’ardeur ? Absolument, mais dans les circonstances mondiales actuelles, cette tiédeur est tout à fait exceptionnelle. Voire remarquable.

Le scrutin de lundi a à nouveau confirmé les divisions profondes entre les grandes villes, les banlieues et les zones rurales ; il a aussi rappelé que les régionalismes sont forts dans la grande confédération. Cependant, ces différences évidentes ne se sont pas soldées par une migration de l’électorat vers les extrêmes.

Maxime Bernier, seul candidat qui a tenté de mettre de l’avant une plateforme populiste, jouant notamment sur la corde sensible de l’immigration et de l’identité, a mordu la poussière. Non seulement a-t-il perdu son siège en Beauce, mais son parti a à peine rallié 1,6 % de l’électorat.

On voit difficilement comment son programme politique relativisant l’impact humain sur les changements climatiques et suggérant que le Canada tourne le dos aux grandes organisations et traités internationaux — à la Trump — trouvera davantage preneur lors d’un prochain scrutin, alors que les jeunes supporters de Greta Thunberg seront plus nombreux à voter.

Les élections d’avant-hier indiquent plutôt que le Canada échappe pour le moment à la tendance mondiale menant des politiciens populistes au pouvoir.

Une tendance lourde qui a happé les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union européenne et l’Italie — pour ne nommer que des entités politiques occidentales qui ont subi ce sort — depuis la première élection de Justin Trudeau en 2015. On peut aussi penser à la France et à l’Allemagne, où les organisations d’extrême droite ne cessent de gagner du terrain.

L’économie salvatrice ?

On peut certes trouver quelques facteurs pour expliquer l’exception canadienne. La vigueur de l’économie joue sans doute. Les populistes qui se posent en sauveurs ont trouvé des terreaux particulièrement fertiles dans les pays les plus amochés par la crise économique de 2008 et ses durs lendemains. Le Canada, un peu secoué en 2009, a rebondi rapidement et est en croissance depuis.

On pourrait aussi s’appuyer sur les inégalités moins grandes ici qu’aux États-Unis et en Grande-Bretagne, mais cette explication tient difficilement la route alors que l’extrême droite gagne en force et en influence dans des pays comme la Suède et le Danemark, champions de l’égalité.

Finalement, on peut souligner la propension des politiciens canadiens à ne pas remettre en cause les normes démocratiques du pays lors de la dernière campagne. Oui, il y a eu des coups bas et des attaques personnelles, mais les candidats ont largement respecté les règles du jeu, la liberté de la presse et la validité du choix fait aux urnes.

Dans les prochaines semaines, des experts se pencheront certainement sur ce qui ressemble à une exception canadienne, mais entre-temps, nous pourrions nous féliciter un peu de notre sang froid collectif, sans pour autant nous reposer sur nos lauriers.

Le prochain gouvernement — qui n’a pas remporté le vote populaire — aura tout un défi à relever pour maintenir un équilibre entre les promesses qu’il a à tenir et les velléités d’un électorat divisé. D’atténuer les contrastes plutôt que de les renforcer. Dans le contexte mondial actuel, c’est tout un mandat.

MOT DE L’ÉDITORIALISTE EN CHEF

L’équipe éditoriale accueille Laura-Julie Perreault

C’est avec fierté que j’accueille Laura-Julie Perreault dans l’équipe éditoriale. Très appréciée des lecteurs de La Presse pour ses reportages à l’international, son travail de terrain, sa plume et sa grande rigueur, Laura-Julie a notamment couvert la guerre en Tchétchénie, la révolution tunisienne, la famine en Somalie, le coup d’État raté en Turquie et la dernière campagne électorale américaine. Pour son travail, elle s’est d’ailleurs vu décerner plusieurs prix, dont celui du Concours canadien de journalisme.

Laura-Julie remplacera ainsi Ariane Krol qui, après s’être distinguée pendant une douzaine d’années au sein de l’équipe éditoriale, devient reporter aux informations générales avec affectation aux affaires nationales et aux enjeux climatiques.

En votre nom, chers lecteurs, je remercie chaleureusement Ariane pour son excellent travail au sein de l’équipe et souhaite la bienvenue à Laura-Julie Perreault.

— François Cardinal, éditorialiste en chef