En matière de droit à l’avortement, un de nos réflexes naturels est de nous comparer à nos voisins américains… et de nous consoler. C’est très imprudent. Parce que forcément, ça nous pousse, ici au Canada, à faire preuve d’une certaine complaisance.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Il serait pourtant sage d’exercer une vigilance permanente, comme nous le rappelle la situation préoccupante qui a cours au Nouveau-Brunswick. La seule clinique qui pratique des avortements dans cette province est sur le point de fermer ses portes.

Comme quoi l’herbe n’est pas toujours plus verte de ce côté-ci de la frontière.

C’est un secret relativement bien gardé, mais l’accès à l’avortement est problématique depuis de nombreuses années au Nouveau-Brunswick. Le gouvernement provincial en est le principal responsable : il a toujours refusé de financer les interruptions de grossesse qui ont lieu à l’extérieur des hôpitaux.

Ça signifie qu’il est possible d’avoir accès gratuitement à cette procédure uniquement dans deux villes : Moncton et Bathurst. La clinique médicale 554 – celle qui est condamnée si rien n’est fait pour la défendre – est pour sa part située à Fredericton, la capitale provinciale qui se trouve à quelques heures de route. Elle a dû se résoudre à solliciter des dons pour survivre. Mais ça ne suffit pas…

PHOTO STEPHEN MACGILLIVRAY, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La clinique 554 à Fredericton

Rappel utile : on parle ici d’une situation qui existe au Canada ; pas au Kentucky, en Iowa ou en Alabama.

N’allons pas croire, cela dit, que les problèmes d’accès à l’avortement se limitent au Nouveau-Brunswick. L’organisme Action Canada pour la santé et les droits sexuels souligne que l’accès demeure complexe dans les régions rurales et éloignées ailleurs au pays, même si la prescription de la pilule abortive a récemment été facilitée par Ottawa.

Souvenons-nous d’ailleurs qu’aucun médecin n’a pratiqué l’intervention à l’Île-du-Prince-Édouard pendant plusieurs décennies, et ce, jusqu’en… 2017 ! Et il aura fallu une poursuite pour changer la donne.

Le Québec fait généralement mieux qu’ailleurs en matière d’accès. Il y a toutefois encore place à l’amélioration, signale pour sa part la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada. Elle a notamment constaté, il y a peu, que le temps d’attente pour mettre fin à une grossesse non désirée dans la région de Québec était trop long.

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Si on a débattu du bien-fondé de rouvrir le débat sur le droit à l’avortement au cours de la campagne électorale qui s’achève, l’enjeu de la gestion de ce droit est resté dans l’angle mort. Il est pourtant fondamental.

Ce paradoxe a notamment été souligné par le directeur médical de la clinique 554, le docteur Adrian Eoin Edgar. Lorsqu’il a annoncé la mise en vente de la clinique, la semaine dernière, il a livré un vibrant témoignage.

La véritable crise en matière d’avortement est celle de l’accès, a-t-il dit. « Le fait que trop de personnes, à travers le pays, doivent se déplacer à des centaines et parfois à des milliers de kilomètres pour avoir accès à un avortement. » Ce sont, bien sûr, les plus vulnérables qui en font les frais. Parmi les femmes qui se rendent à sa clinique, plusieurs n’ont pas les moyens de se payer un billet d’autobus et de quitter le travail pour se déplacer vers un des deux hôpitaux de la province qui offrent la procédure.

Dans le cas précis des problèmes d’accès au Nouveau-Brunswick, qui vont s’exacerber si la clinique 554 ferme ses portes, le gouvernement fédéral pourrait mettre son poing sur la table. Si la province s’entête à ne pas vouloir rembourser la procédure, Ottawa peut, par exemple, la menacer de retenir une partie des transferts fédéraux en santé si l’on juge qu’elle contrevient à Loi canadienne sur la santé.

Selon les responsables de la clinique, ce système à deux vitesses a été instauré au Nouveau-Brunswick dans le but de restreindre le droit à l’avortement. Ce fut fait à la fin des années 80, période où la Cour suprême du Canada a décriminalisé la procédure dans l’ensemble du pays.

Henry Morgentaler, au début des années 2000, avait affirmé que le Nouveau-Brunswick faisait de la « discrimination délibérée » avec cette politique. C’est encore le cas, plus de 15 ans plus tard. Il est plus que temps de mettre fin à cette aberration.

Tant les gestes qui seront faits par le prochain gouvernement fédéral que sa vitesse d’exécution dans ce dossier vont permettre d’évaluer quelle sera son approche à l’égard du droit à l’avortement au cours des quatre prochaines années. L’affaire est à suivre de très près.

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« Malgré les apparences, rien n’est acquis. Rien du tout », a affirmé la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Diane Francoeur, lors d’une sortie publique en juin dernier au sujet du droit à l’avortement.

Gynécologue obstétricienne, elle a été sensibilisée aux périls qui guettent le droit à l’avortement d’une façon particulièrement marquante : en travaillant dans une clinique de planification des naissances au Kentucky.

Elle y était lorsque le démocrate Bill Clinton occupait la Maison-Blanche. Depuis, la situation s’est détériorée aux États-Unis. Principalement parce que ceux qui s’opposent au droit à l’avortement sont aussi passionnés et engagés que méthodiques. Ils voguent de succès en succès, État après État.

Tout indique qu’ils sont devenus une source d’inspiration pour les militants canadiens qui partagent leurs vues rétrogrades. Les uns comme les autres ne sont pas seulement déterminés à renverser la tendance par des moyens politiques, mais aussi en gagnant les cœurs et les esprits. En témoigne la diffusion du film Unplanned l’été dernier.

Il existe donc plusieurs bonnes raisons pour les défenseurs du droit à l’avortement de continuer à se mobiliser avec vigueur pour le protéger, ici aussi. La lutte en cours au Nouveau-Brunswick est tout sauf insignifiante.

Il faut redoubler de vigilance quand nos rivaux sont devant notre porte, aux aguets, prêts à tirer profit de la moindre faiblesse de notre part.

Tant mieux si aucun élu ne tente de « rouvrir » le débat sur l’avortement à Ottawa au cours des quatre prochaines années. Mais ne nous méprenons pas : ça ne veut surtout pas dire que la lutte pour le droit à l’avortement au pays est terminée. L’avenir incertain de la clinique du Dr Edgar au Nouveau-Brunswick en est une illustration saisissante.