Près d’un an après que le salaire minimum de l’Alberta eut atteint le seuil symbolique de 15 $ l’heure, et que celui de l’Ontario, après un bond de plus de 20 %, fut passé à 14 $ l’heure, les effets se font sentir dans l’ensemble du pays. Désormais, plus d’un employé sur dix est payé au salaire minimum, deux fois plus qu’auparavant. Une dynamique qui risque de nous réserver des surprises.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Le salaire minimum a beau être une donnée économique, la politique n’est jamais loin.

On l’a vu en Ontario et en Alberta, les deux provinces qui ont décidé de passer le plus rapidement à 15 $ l’heure : les gouvernements conservateurs qui y ont pris le pouvoir n’ont pas tardé à renverser la vapeur.

En Ontario, la hausse de 14 $ à 15 $, qui devait entrer en vigueur en janvier dernier, a été rapidement mise sur la glace par le premier ministre Doug Ford.

Son homologue albertain Jason Kenney, lui, a carrément réduit le taux horaire pour les étudiants de moins de 18 ans, le ramenant à 13 $. Il a également créé un comité d’experts pour étudier l’impact des hausses, ainsi que celui d’une baisse pour les travailleurs à pourboire qui servent de l’alcool.

Bref, même dans les provinces qui ont pris le virage du 15 $ l’heure, le débat n’est jamais fini.

Au contraire, le salaire minimum est un enjeu qui concerne de plus en plus de travailleurs. L’an dernier, 10,4 % des employés au pays étaient rémunérés de la sorte, contre 5,2 % 20 ans auparavant, montre une étude récente de Statistique Canada. Et le gros de cette progression s’est produit en 2018, parce que trois provinces ont considérablement augmenté leur taux.

L’Ontario a accordé une hausse de 2,40 $ pour atteindre 14 $ l’heure, et l’Alberta, de 1,40 $ pour arriver à 15 $ l’heure. La Colombie-Britannique, qui a promis d’atteindre 15,20 $ en 2021, a fait un bond de 1,30 $ l’an dernier.

Les travailleurs qui en ont bénéficié n’iront pas s’en plaindre. Mais ils ne sont pas les seuls concernés.

Ces hausses marquées ont aussi eu pour effet de ramener au salaire minimum beaucoup d’employés qui, auparavant, étaient payés au-dessus de ce seuil. 

Quelles en seront les conséquences ? On l’ignore encore, mais plusieurs questions se posent.

Dans les secteurs où le salaire minimum est répandu, offrir un peu plus est un moyen d’attirer et de retenir les meilleurs candidats – à plus forte raison en temps de pénurie de main-d’œuvre. Comment réagiront les employeurs qui ont perdu cet avantage concurrentiel ? Auront-ils seulement les moyens d’augmenter leur taux horaire pour le retrouver ?

La donne change aussi pour les gouvernements qui se retrouvent devant un nombre accru de travailleurs au salaire minimum, qui guettent la prochaine augmentation décrétée par la province. Comment géreront-ils ces attentes ?

Jusqu’ici, l’Ontario et l’Alberta ont plutôt cherché à plaire aux entreprises avec un gel et une baisse. Mais cet élastique-là ne peut pas être étiré indéfiniment, d’autant que les travailleurs de ces provinces doivent affronter un coût de la vie nettement plus élevé qu’au Québec. Quelques centaines d’employeurs albertains se sont d’ailleurs engagés publiquement, sur le site Alberta15, à ne pas descendre sous les 15 $ l’heure, peu importe ce que permettra le gouvernement Kenney.

Le Québec, de son côté, doit tenir compte d’autres considérations. Non seulement le coût de la vie y est moins élevé, mais on sait qu’un salaire minimum plus généreux peut devenir un incitatif à quitter l’école.

Or, la proportion d’employés de moins de 25 ans qui n’ont pas de diplôme d’études secondaires est déjà nettement plus élevée ici que dans le reste du Canada, a démontré l’économiste Pierre Fortin dans L’actualité au printemps dernier. Et sans ce diplôme de base, ces travailleurs auront du mal à accéder plus tard à des emplois plus qualifiés… qui payent davantage que le salaire minimum.

Mais le Québec semble bien parti pour éviter l’emballement. En 2018, le gouvernement Couillard a annoncé la hausse « la plus importante de l’histoire du Québec » en dollars, soit… 0,75 $ l’heure. Le gouvernement Legault s’est pour sa part limité à une augmentation de 0,50 $ l’heure en 2019, afin que le ratio entre le salaire minimum et le salaire horaire moyen ne dépasse pas le seuil critique de 0,50.

Les employés au bas de l’échelle, qui dépendent de l’augmentation décrétée par le gouvernement chaque printemps, ont donc tout intérêt à ce que ceux qui gagnent plus qu’eux… gagnent encore plus.

Il faudra voir à la fin de l’année, mais les données disponibles jusqu’ici suggèrent que les pénuries de main-d’œuvre ont fait augmenter les salaires de façon notable, nous dit le ministre du Travail, Jean Boulet.

Après des années de discours alarmiste sur les pénuries de main-d’œuvre, constater qu’elles peuvent aussi avoir des retombées positives pour une partie non négligeable de la population ne serait pas de refus.