Finalement, ses costumes de voyage en Inde n’étaient pas si mal…

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Sérieusement, par où commencer pour commenter l’affaire ? Peut-être en disant ceci : si ç’avait été un candidat conservateur, les libéraux auraient déchiré des cargaisons de chemises. Et si ç’avait été un simple candidat libéral, il aurait probablement dû céder sa place. Or, ce n’est pas n’importe quel libéral qu’on a vu avec le visage peint en brun et en noir. C’est le chef du parti lui-même, le capitaine du multiculturalisme, Justin Trudeau.

Était-ce raciste ? Oui, a-t-il avoué avant de s’excuser 19 fois dans un point de presse.

Soit.

Mais est-ce possible d’établir un thermomètre de l’indignation? D’y trouver un espace quelque part entre le prix Nobel de la paix et le crime contre l’humanité?

Entre commettre une maladresse idiote et détenir sa carte de membre du KKK ?

Ceux qui s’empressent d’excuser Justin Trudeau plaident que l’histoire du Canada n’est pas celle des États-Unis, que les mœurs de 2001 n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui, et enfin que ses intentions n’étaient pas malveillantes. C’est vrai, mais c’est un peu court.

PHOTO LA PRESSE CANADIENNE/WEST POINT GREY ACADEMY

Justin Trudeau en avril 2001 lors d’une fête à la West Point
Grey Academy, école privée de Vancouver

Comme plusieurs l’ont rappelé, les minstrels shows sont apparus vers 1830 aux États-Unis. Des Blancs se peignaient le visage pour rire des Noirs. Ils les dépeignaient en bêtes, les déshumanisaient, puis volaient leur culture tout en empochant quelques piastres. Même si cette pratique était beaucoup moins courante au Canada, elle a tout de même existé, comme le rappelle le professeur Philip Howard de l’Université McGill.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE MCCORD

« Même si la pratique du blackface était beaucoup moins courante au Canada, elle a tout de même existé », souligne Paul Journet.

On peut aussi croire que les intentions de M. Trudeau n’étaient pas mauvaises. Reste qu’à elles seules, les bonnes intentions ne suffisent pas. Le racisme peut s’analyser autant dans l’intention de celui qui fait un geste que dans la perception des gens visés, sans oublier la symbolique du geste lui-même et ses conséquences sociales.

Pour la symbolique, le blackface n’est pas soudainement devenu inacceptable après 2001. Cela fait longtemps que la pratique ne fait pas rire les personnes de couleur. En 1848 déjà, l’abolitionniste Frederick Douglass le dénonçait dans le North Star. En 2000, Spike Lee a sorti Bamboozled, film satire sur le blackface. Mais cela, c’était aux États-Unis.

Il a toutefois fallu beaucoup de temps pour que ce message se rende au reste de la société. La photo le prouve –  les amis de M. Trudeau ne voyaient pas de mal à son costume, y compris deux hommes avec un turban. L’école West Point Grey non plus. Elle a pris le temps d’imprimer la photo et de la distribuer sans que personne ne s’en indigne. Dans les dernières années, toutefois, il y a eu un apprentissage en accéléré. Cela ne se serait donc pas passé ainsi aujourd’hui.

Un exemple parmi d’autres : en 2011, le blackface d’un petit nombre d’étudiants de l’Université de Montréal avait immédiatement été dénoncé dans les médias. Ils semblaient se moquer des Noirs, ce qui évoquait les racines du blackface.

Était-ce le cas de M. Trudeau ? Non, a répondu hier à RDI l’académicien Dany Laferrière : « Je ne crois pas une seconde qu’il s’agit d’un blackface, je ne crois pas une seconde que Trudeau a besoin de s’excuser à ce point ». Même message de la Ligue des Noirs du Québec, qui a défendu le chef libéral. Dans un vox pop de la CBC, hier, avec des membres des minorités visibles sur un campus de St. John’s, les avis étaient aussi partagés.

Il y a donc des nuances à ajouter dans ce débat. Reste qu’un fait indéniable demeure : les symboles voyagent et évoluent, et des personnes de couleur sont sincèrement insultées quand un Blanc se peint le visage. Si cela évoque chez elles le spectre du ségrégationnisme, pourquoi insister pour le faire ? Pourquoi se battre pour le droit d’insulter ?

Il n’est pas question ici de liberté de création. Seulement de respect dans ses relations avec les minorités.

Voilà pourquoi M. Trudeau devait s’excuser. D’autant plus qu’il ne s’agit pas d’un incident isolé – selon le dernier décompte, il s’est peint le visage trois fois.

Maintenant, soyons sérieux. Quelqu’un croit-il réellement que M. Trudeau est raciste ? Allons donc… 

L’homme a été premier ministre du Canada pendant quatre ans. S’il était raciste, si son gouvernement discriminait les minorités, ça se saurait. Cette histoire révèle plutôt autre chose sur lui.

Que pour un diplômé en arts, il était particulièrement ignorant d’un épisode crucial de l’histoire des arts américains. Qu’il glisse à la surface des choses avec insouciance, avec une imperturbable conviction d’incarner le bien. Qu’il manque parfois de jugement, autant comme prof en 2001 que comme politicien aujourd’hui. Mais pour obtenir le portrait complet, la meilleure chose à faire, c’est de juger l’ensemble de son bilan. C’est ce que les Canadiens devront faire pour en tirer leurs propres conclusions.