C’était écrit dans le ciel : à partir du moment où le législateur a associé la laïcité à l’absence de tout signe religieux visible, une collision frontale était à prévoir.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Elle s’est produite dès la rentrée scolaire alors qu’un père de famille a exigé que son enfant soit retiré d’une classe de maternelle parce que son enseignante porte le voile islamique.

Comme tous les autres employés d’institutions publiques visés par la Loi sur la laïcité de l’État (projet de loi 21) et embauchés avant le 27 mars 2019, cette enseignante musulmane bénéficie d’une exemption. Elle a le droit de continuer à porter le hidjab tant et aussi longtemps qu’elle enseignera à la CSDM.

Mais aux yeux de ce père de famille contraint de confier son enfant à une enseignante voilée, cette exemption représente une atteinte au principe de laïcité garanti par la loi. Appuyé par une cinquantaine de parents, il réclame le droit de changer son enfant de classe. Selon lui, c’est la seule manière de réconcilier un parcours scolaire laïque avec le droit acquis que la Loi sur la laïcité de l’État accorde à cette enseignante.

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« À partir du moment où le législateur a associé la laïcité à l’absence de tout signe religieux visible, une collision frontale était à prévoir », souligne Agnès Gruda.

Du strict point de vue de la logique, ce raisonnement tient la route. Puisque la loi garantit des services publics laïques, que la laïcité se définit par l’absence de tout signe religieux et que les enseignants actuels bénéficient d’un droit acquis, on n’a qu’à changer les enfants de classe. Bingo !

Sauf que cette logique mène à une aberration. Pour des raisons administratives d’abord : les écoles ont déjà un méchant casse-tête à résoudre en formant leurs classes, imaginez s’il fallait ouvrir la porte au « magasinage » des enseignants.

Pour des raisons d’équité ensuite : quel message enverrait-on si on laissait les enfants fuir les classes des enseignantes voilées ?

Que dirait-on à ces enfants au juste pour justifier cette décision ? Que ces enseignantes sont moins qualifiées parce qu’elles portent le voile ?

Quel regard porteraient donc alors les enfants sur les musulmanes voilées ? Quelle autorité les enseignants qui affichent leurs convictions religieuses pourraient-ils encore exercer sur leurs élèves ?

On imagine le climat malsain que cela créerait dans les écoles. Bonjour l’ostracisme et la discrimination.

Fort heureusement, Québec a rapidement colmaté la brèche : pas question de changer des élèves de classe sous prétexte de respecter leur droit à un enseignement laïque.

Mais sur le fond, le problème reste entier. Car les parents qui défendent bec et ongles cette vision de la laïcité n’ont pas l’intention de lâcher prise. Dans une lettre parue jeudi dans La Presse, ils réclament que Québec mette en place une « procédure » qui permettrait aux parents de changer leur enfant de classe au nom de la laïcité. Pas sûr qu’ils se laisseront décourager par ce premier refus.

Ensuite, parce que leur bataille est la conséquence directe de l’amalgame entre ce qu’un enseignant fait et ce qu’il porte, entre le voile et le discours — amalgame malheureux qui est à la base même de la loi sur la laïcité, et de la conception de la laïcité qu’elle véhicule.

Les enseignants exclus de l’application de la loi garderont leur poste, mais n’en subiront pas moins les retombées de cette confusion.

Ils risquent d’être perçus comme des reliquats d’une époque ancienne, des employés suspects, des agents de prosélytisme religieux dont le seul attribut vestimentaire, qu’il s’agisse d’un voile ou d’une kippa, défie la laïcité de l’école.

Les éducatrices de garderies scolaires n’étant pas soumises à la loi pourront, elles, porter des signes religieux, ce qui risque d’ajouter à la confusion.

À terme, on risque de se retrouver avec un régime à géométrie variable — certains enseignants pouvant porter des signes religieux, d’autres pas, avec tout ce que ce double régime comporte de discrimination. Et avec toutes les contestations que cela risque de générer.

Le gouvernement Legault était pressé d’en finir avec le dossier de la laïcité. Il a réglé l’adoption de la loi en deux temps, trois mouvements, à l’aide du bâillon. Mais comme le montre l’incident de cette semaine, le débat n’a pas été clos pour autant, bien au contraire.