Originaires de Hong Kong, les Québécois Henry Lam et Guy Ho appuient la vague de contestation pacifique qui bouleverse depuis quatre mois l’ancienne colonie britannique. Ils ont même fondé un groupe d’appui aux résistants hongkongais à Montréal.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Les deux conjoints montréalais sont aussi des militants de longue date de la cause LGBTQ, et ils se sont battus pour la légalisation du mariage homosexuel à Hong Kong – pour l’instant sans succès.

C’est à ce dernier titre qu’ils ont voulu se joindre au défilé de Fierté Montréal, le 18 août dernier, avec une poignée d’autres militants de Free HK Montreal.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Le défilé de la Fierté a eu lieu au centre-ville de Montréal, le 18 août dernier, sans les militants de Free HK Montreal.

Joint au téléphone, Guy Ho assure que le groupe avait bien promis de respecter les conditions des organisateurs : pas de t-shirts ni de banderoles évoquant les demandes démocratiques des contestataires hongkongais. Et que c’est à ces conditions qu’ils ont pu décrocher leur place dans la parade.

Surprise : la veille de l’événement, ils se font aviser qu’ils ne sont plus les bienvenus dans le défilé.

Raison ? Une attaque de trolls menaçant Fierté Montréal de saboter son événement annuel si des membres de Free HK devaient y participer.

Fierté Montréal a cédé à la pression. Pas question de se laisser distraire par des enjeux géopolitiques qui risquent de détourner la nature même de la grande fête LGBTQ. On peut comprendre cette décision, mais elle reste extrêmement troublante.

Les organisateurs de l’événement ont le droit de décider qui ils acceptent et qui ils refusent dans leur défilé officiel. Mais le fait de changer de cap sous la menace crée un malheureux précédent.

Bien sûr, les auteurs des menaces ont signé leurs messages à Fierté Montréal par des pseudonymes. Difficile, toutefois, de ne pas déceler derrière tous ces avatars la signature de l’État chinois.

Ce ne serait pas la première fois que des agents pro-régime chinois tentent d’influencer la sphère publique canadienne.

Parlez-en à Chemi Lhamo, Canadienne d’origine tibétaine qui a été élue présidente de l’association étudiante du campus Scarborough de l’Université de Toronto, en février dernier. Elle a fait face à un véritable barrage de contestation, mais aussi d’intimidation. « N’oublie pas que ta mère patrie, c’est la Chine », lui a-t-on écrit, avec des menaces de viol et de meurtre à l’appui.

Réaction spontanée ? Peu plausible. En réalité, les associations d’étudiants chinois un peu partout au pays sont infiltrées par des agents de Pékin. Traditionnellement, les réseaux d’expats pro-régime visent les membres des minorités, telles que la communauté tibétaine, ou encore les Ouïgours, ces musulmans chinois qui sont massivement internés dans des camps de concentration, en Chine. 

Aujourd’hui, ils ont une nouvelle cible : les militants pro-démocratie de Hong Kong.

Parfois, leurs interventions se font à visage ouvert : c’était le cas quand le consulat chinois à Montréal a tenté de faire bloquer la conférence d’un opposant ouïgour à l’Université Concordia, au printemps dernier, sous prétexte que celui-ci était un « terroriste ».

D’autres fois, ce sont des institutions de soft power, comme les Instituts Confucius, un réseau d’écoles chinoises avec des filiales sur toute la planète, qui tentent d’influencer des décisions ou l’opinion publique. Ou encore des brigades de trolls qui essaient de faire peur au monde.

La Chine ne recule devant rien pour étendre son influence sur la planète. Récemment, on a appris qu’elle recrutait même des espions en faisant des propositions professionnelles irrésistibles à des agents potentiels trouvés sur… LinkedIn. Ces derniers peuvent voyager aux frais de la princesse, et n’ont que de petits rapports à remettre à leurs supérieurs en échange…

Reste que le terrain de prédilection des propagandistes et agents secrets chinois, ce sont les universités. 

Selon une enquête de Foreign Policy, les associations d’étudiants chinois sont systématiquement infiltrées par des agents du régime, liés et rémunérés par les missions diplomatiques de Pékin.

En d’autres mots, les trolls qui ont menacé Fierté Montréal ne sont pas tombés de la lune. Ils s’inscrivent dans le contexte d’une offensive de propagande massive en plein boom. Et même si on ignore leur identité, il y a de fortes chances qu’ils soient branchés plus ou moins directement sur le régime chinois.

Quand elle a été approchée par le consulat chinois qui lui demandait d’annuler la conférence du président du Congrès mondial ouïgour, l’Université Concordia a dit non. Pas question de céder à cette tentative grossière de manipulation.

C’est la meilleure manière de réagir à ces actes d’intimidation. En pliant sous la menace, on crée de dangereux précédents et on encourage la récidive. 

L’organisation Human Rights Watch a d’ailleurs publié un manuel en 12 points à l’intention des universités, pour les aider à protéger la liberté intellectuelle contre les attaques de la Chine.

Certains pays, comme l’Australie, ont décidé de couper leurs liens avec le réseau d’Instituts Confucius, estimant qu’ils constituent des chevaux de Troie permettant à la propagande chinoise de pénétrer dans les écoles et universités.

Au Canada, le Nouveau-Brunswick a suivi l’exemple. Mais pas le Québec qui compte un Institut Confucius à Montréal, lié au cégep Dawson. Il serait temps de se poser des questions sur cette affiliation.

La Chine n’est pas sur le point de ranger son puissant appareil de propagande internationale qui carbure souvent à la menace. Le cas échéant, comment réagir ? Comment distinguer entre le bluff et le risque réel à la sécurité ? Peut-on imaginer une ressource auprès de laquelle des organisateurs d’événements publics pourraient chercher conseil ? Quitte à se faire dire de se tenir debout au lieu de plier…