« Nos grandes entreprises américaines ont l’ordre de commencer immédiatement à chercher des solutions de rechange à la Chine, y compris le rapatriement de vos entreprises À LA MAISON et la fabrication de vos produits aux États-Unis », a tempêté le président américain sur Twitter vendredi matin. Malheureusement pour les Américains qui comptent là-dessus, c’est mal parti. Le documentaire American Factory, qui vient de sortir sur Netflix, en fait la démonstration éloquente.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« Ils sont pas mal lents, ils sont maladroits, la formation est toujours à refaire », se plaint un employé chinois au grand patron du groupe Fuyao, le milliardaire chinois Cao Dewang. Le ton est donné.

Malgré l’enthousiasme des travailleurs américains, qui ont retrouvé un boulot grâce à cette nouvelle usine de pare-brise, et malgré le désir sincère du magnat chinois de réussir son implantation aux États-Unis, la fusion des deux cultures de travail n’aura pas lieu. Leur juxtaposition ne réussira qu’à exposer le fossé qui les sépare.

L’histoire se passe à Moraine, dans la région de Dayton, en Ohio, où la fermeture d’une usine GM, en pleine crise de 2008, a laissé 2000 familles sur le carreau. Mais des régions frappées par la disparition de leur principal employeur, il y en a partout. Ce sinistre engrenage où des centaines de travailleurs perdent, en même temps que leur gagne-pain, à peu près tout ce qui donnait un sens à leur vie, on l’a vu à l’œuvre ici comme ailleurs.

On ressent leur soulagement en voyant l’usine redémarrer… et leur désarroi devant des conditions qui n’ont rien à voir avec ce qu’ils ont connu. Une inspectrice qui gagnait 29 $ l’heure chez GM en touche moins de la moitié chez Fuyao. Et encore, s’il n’y avait que l’argent. Le rythme exigé, la sécurité déficiente et le manque de reconnaissance usent le corps et le moral.

Le film, coproduit par un couple de réalisateurs indépendants de l’Ohio, est la première sortie de Higher Ground, la maison de production de Barack et de Michelle Obama. Mais c’est seulement en voyant le film au festival de Sundance, où il a gagné le prix de la réalisation dans la catégorie documentaire américain, que les Obama se sont joints au projet. Ce qui n’a pas empêché un journaliste du site Politico de le qualifier de « première grosse déclaration anti-Trump de la part des Obama » en vue de la présidentielle de 2020. Mais comme l’a relevé un site d’information conservateur, l’administration Obama s’était elle-même vantée d’avoir contribué à attirer l’investissement de Fuyao en 2014…

Bref, même si le documentaire n’a rien de partisan, il sera forcément vu à travers le prisme politique. D’autant que la réalité qu’il expose n’est pas tendre envers les prétentions de Donald Trump.

Oui, quand le président promet de ramener des usines et de l’embauche, il parle surtout d’entreprises américaines. Mais une usine doit produire à des coûts qui lui permettent de vendre ses produits à des prix concurrentiels. Plusieurs y réussissent très bien aux États-Unis, évidemment. Mais si vous vous trouvez dans un marché dominé par des concurrents comme Fuyao, dont les installations chinoises peuvent compter sur une main-d’œuvre à la fois docile et zélée et sur des normes plus laxistes à l’égard de la sécurité et de l’environnement, ramener vos activités manufacturières aux États-Unis est difficilement envisageable.

Ce n’est pas pour rien que les multinationales occidentales ont délocalisé leurs usines à l’étranger ou confié leur fabrication en sous-traitance. Et que même des contrats qui seraient auparavant allés à la Chine sont maintenant confiés à des pays à coûts moindres comme le Viêtnam.

Dans sa volée de bois vert sur Twitter vendredi dernier, Donald Trump a commencé par dénoncer le vol de propriété intellectuelle auquel se livre la Chine depuis des années. Là-dessus, on ne peut que lui donner raison. Et c’est sur ce combat qu’il devrait se concentrer au lieu de faire miroiter un illusoire retour au « bon vieux temps ».