Oh, outrage ! Argh, crime de lèse-majesté ! C’est ce que semble croire la Chine, car encore une fois, un responsable de son ambassade à Ottawa est monté sur ses grands chevaux et a dénoncé le Canada.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Cette semaine, c’est parce que la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a publiquement exprimé ses préoccupations au sujet de la crise à Hong Kong.

Un porte-parole de l’ambassade de la Chine à Ottawa a dit à Mme Freeland de « cesser immédiatement de s’immiscer dans les affaires de Hong Kong et les affaires intérieures de la Chine ». Et d’ajouter : « La partie canadienne devrait être prudente sur ses paroles et ses actes. » Ces critiques à l’égard de la ministre ont par la suite été répétées en Chine, notamment dans le cadre d’une populaire émission d’information diffusée à télévision d’un bout à l’autre du pays, Xinwen Lianbo.

Qu’a fait la ministre pour être réprimandée de la sorte ? Elle a simplement publié une déclaration de six phrases conjointement avec l’Union européenne, dont la diplomate en chef était de passage au Canada il y a quelques jours. Objectif : dire à quel point il est « crucial de faire preuve de retenue, de rejeter la violence et de prendre des mesures urgentes pour désamorcer la situation » à Hong Kong. Et exhorter Pékin à respecter « les libertés fondamentales » et « le degré élevé d’autonomie de Hong Kong ».

> Consultez la déclaration

PHOTO LAM YIK FEI, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

L’immense manifestation de dimanche dernier au parc Victoria, à Hong Kong, à laquelle ont participé des centaines de milliers de personnes.

Avis aux diplomates chinois en poste au Canada : vos gestes et déclarations des derniers mois nous laissent croire que vous avez oublié que nous avons une longue tradition de collaboration avec la Chine.

Nous sommes encore, jusqu’à preuve du contraire et malgré nos différends, des alliés.

Par ailleurs, sachez que ce qui se passe à Hong Kong, oui, ça nous regarde. Sans l’ombre de l’ombre d’un doute.

Parce qu’il y a, rappelons-le, quelque 300 000 Canadiens qui habitent à Hong Kong et il va de soi que les débordements actuels et les dérapages potentiels nous préoccupent au plus haut point. Le bien-être de nos concitoyens est en jeu. Tout comme celui de nombreux autres étrangers, d’ailleurs. Ne pas s’en préoccuper serait faire preuve d’un inacceptable laisser-faire.

Mais ce n’est pas tout. En tant que démocratie, il est de notre ressort de lutter pour le renforcement de la gouvernance démocratique et de l’État de droit tout en insistant sur le respect des droits de la personne. Même si toutes les décisions ne sont pas prises à Ottawa selon cette logique (la vente de blindés à l’Arabie saoudite, par exemple, pour n’en nommer qu’une), c’est néanmoins ce qui dicte depuis longtemps le comportement du Canada sur la scène internationale.

Et qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas parce que le monde traverse ce que certains qualifient de « récession démocratique » que c’est le moment d’adopter une attitude de repli ou de marcher sur des œufs. Au contraire !

PHOTO THOMAS PETER, REUTERS

Des manifestants, hier, dans le métro de Hong Kong

Chrystia Freeland, d’ailleurs, a évoqué ces valeurs et principes à plusieurs reprises. Et lorsqu’elle a été nommée diplomate de l’année, l’été dernier, par Foreign Policy, c’était au cœur du discours qu’elle a prononcé à Washington pour étayer sa vision en tant que ministre. Elle y expliquait clairement, entre autres, que « l’autoritarisme est en marche – et il est temps pour la démocratie libérale de riposter ».

La Chine a peut-être cru à tort, avant l’élection du Parti libéral, que le gouvernement de Justin Trudeau allait lui donner carte blanche en toute circonstance.

Vous vous souvenez peut-être qu’il avait dit en 2013, peu après être devenu chef du parti, avoir « un certain niveau d’admiration » pour la Chine, « parce que [sa] dictature [lui] permet de faire un virage économique soudain ». C’était un faux pas. Et peut-être aussi la preuve d’une naïveté déplacée à l’égard du régime chinois, qui a été rudement soumise à l’épreuve des faits ces dernières années. Personne à Ottawa n’oserait aujourd’hui tenir un tel discours.

La Chine ne doit surtout pas s’attendre à ce que le Canada et ses alliés démocratiques se taisent devant ce qui se passe à Hong Kong. Et ne pas penser qu’advenant un massacre comme celui de la place Tiananmen il y a 30 ans, le Canada se couvrira les yeux, la bouche et les oreilles. On peut d’ores et déjà l’affirmer sans crainte de se tromper : ça n’arrivera pas.

PHOTO AGENCE FRANCE-PRESSE

La Chine a massé ses troupes à Shenzhen, tout près de Hong Kong.

Tenez-vous-le pour dit, chers alliés chinois.

Votre proverbiale sagesse devrait plutôt vous faire prendre conscience que le moment est venu, pour vous, à Hong Kong, de jouer l’apaisement.