Près de 20 % des Canadiens ont une assurance médicaments insuffisante ou carrément inexistante. Résultat : ceux qui n’ont pas les moyens de payer de leur poche rognent sur leurs traitements avec des conséquences parfois dramatiques. Une honte pour le Canada, seul pays au monde dont le système de santé universel exclut les médicaments. Le fédéral s’engage à y remédier. Ce ne sera pas facile, mais ça s’impose.

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

Des asthmatiques et des diabétiques qui étirent le délai entre deux doses au risque de se retrouver aux urgences. Une famille qui doit débourser 3000 $ par mois pour l’un des médicaments de son fils – sans compter la vingtaine d’autres qu’il prend chaque jour. Un père obligé de trouver 130 000 $ pour son traitement contre le cancer. Des témoignages poignants, le Conseil consultatif sur la mise en œuvre d’un régime national d’assurance médicaments en a beaucoup entendu l’an dernier. Conclusion ? Tous les Canadiens devraient être couverts par un régime d’assurance médicaments public comme pour les soins de santé, recommande le groupe de travail dans son rapport publié en juin.

Ce comité piloté par l’ex-ministre de la Santé ontarien Eric Hoskins n’est pas le premier à le dire. Mais cette fois, ça semble vouloir bouger.

Le gouvernement Trudeau commence par un traitement-choc : réduire le prix des médicaments brevetés. Et pas en négociant avec les fabricants, mais en imposant une nouvelle formule de calcul, a confirmé récemment la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor. 

Le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés (CEPMB), qui réglemente les prix plafond de ces molécules, utilisera de nouveaux paramètres. Le plus frappant : les pays utilisés à titre comparatif. Exit les États-Unis et la Suisse, où les prix sont les plus élevés au monde. Ils seront remplacés par sept autres pays, dont la Belgique et les Pays-Bas. En tenant également compte des prix réels (souvent moins élevés) et de la valeur thérapeutique, on pourrait dégager plus de 13 milliards d’économies sur 10 ans, estime la ministre fédérale. C’est tentant. Mais ce n’est vraiment pas gagné d’avance.

Les nouveaux paramètres ne seront pas appliqués avant juillet 2020. Entre-temps, il y aura des élections au fédéral. Et même si on n’était pas en année électorale, ce ne sont pas les obstacles qui manqueraient.

La consultation s’annonce houleuse. Ces changements « limiteront l’accès des patients canadiens aux nouveaux médicaments novateurs et décourageront les investissements dans le secteur des sciences de la vie pour les années à venir », a affirmé Médicaments novateurs Canada dans un communiqué. L’industrie, on le comprend, n’a aucune envie de se voir imposer une baisse de prix. Mais elle n’est pas la seule à avoir des réticences.

Si la Colombie-Britannique a « applaudi » le fédéral, le Québec est pas mal moins enthousiaste. L’initiative risque de nuire au développement du secteur des sciences de la vie pour lequel le Québec s’est donné des objectifs ambitieux, s’inquiètent les ministres de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, et de la Santé, Danielle McCann, dans une lettre envoyée conjointement à Ottawa en avril dernier. L’Alliance pancanadienne pharmaceutique, qui négocie au nom des provinces, pourrait avoir du mal à obtenir des rabais si les fabricants doivent les divulguer, écrivent-ils aussi.

Si le fédéral crée une assurance médicaments nationale, le Québec exigera de s’en retirer avec pleine compensation, a fait savoir la ministre McCann.

Le gouvernement doit défendre la compétence de la province en santé, c’est vrai. Mais si jamais le reste du Canada se dote d’une couverture de médicaments essentiellement publique, comme pour les soins de santé, il faudra s’interroger sur notre système bicéphale où une partie de la population est couverte au privé. En effet, les médicaments sont souvent vendus nettement plus cher aux patients assurés au privé. Résultat : la dépense moyenne est plus élevée ici que dans plusieurs pays industrialisés, ont calculé des chercheurs.

Pas question de renoncer à la compétence du Québec en santé. Mais si une initiative pancanadienne permet d’obtenir de meilleurs prix, il va falloir trouver le moyen d’en profiter.

Certes, les risques évoqués par les pharmas sont préoccupants, mais les pays qui s’efforcent de rendre les prix plus accessibles se font souvent servir le même discours.

En se penchant sur 99 médicaments contre le cancer, l’Organisation mondiale de la santé a pourtant constaté « qu’il n’existe qu’un rapport ténu, voire aucun rapport, entre les coûts de recherche-développement et de production et la manière dont les laboratoires pharmaceutiques fixent les prix ». Ils le font plutôt « en fonction de leurs objectifs commerciaux, en tentant d’obtenir le montant maximum que l’acheteur est disposé à payer », note l’OMS dans un rapport publié l’an dernier.

Ottawa devra donc montrer qu’il est disposé à payer… le prix le plus attrayant. Et pour ce faire, il aura intérêt à s’entendre avec les provinces afin de négocier au nom du plus grand nombre de patients possible.