Piqué au vif par les déclarations de Kim Jong-un, Donald Trump avait affirmé l’an dernier avoir un plus gros bouton nucléaire que celui du dictateur nord-coréen. Or, voici qu’on vient d’assister à un échange similaire entre le président des États-Unis et la Russie.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

La semaine dernière, une explosion a fait cinq morts dans une base située dans le Grand Nord russe alors que Moscou testait de « nouveaux armements » nucléaires. Donald Trump a aussitôt bombé le torse sur son réseau social préféré. « Nous avons une technologie similaire, mais plus avancée », a tweeté le président.

La réplique a été donnée sur le même ton. Vladimir Poutine considère que c’est la Russie qui, en la matière, « devance » les autres nations « de façon significative », a déclaré un porte-parole du Kremlin.

Cet échange ressemble, en quelque sorte, à une nouvelle guerre des boutons. Mais c’est tout sauf drôle. C’est sinistre, en fait, considérant le danger que représente l’arme nucléaire.

Si vous aviez encore des doutes quant à savoir si la course aux armements nucléaires était relancée, c’est hélas l’heure de les balayer.

Ces échanges entre les États-Unis et la Russie surviennent — il est important de le rappeler — dans la foulée de la mort du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (traité INF), au début du mois d’août. Cette entente fondamentale, signée par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1987, avait interdit l’usage et forcé le démantèlement de toute une série de missiles nucléaires à portée dite intermédiaire (de 500 à 5500 km).

Les Américains ont accusé la Russie d’avoir violé le traité, mais selon toute vraisemblance, l’administration Trump était ravie d’utiliser ce prétexte pour torpiller une entente qu’elle trouvait encombrante. D’ailleurs, tout semble indiquer que Washington ne renouvellera pas le traité New Start de réduction des armes stratégiques nucléaires, qui arrivera pour sa part à échéance en 2021.

« C’est assurément la période la plus dangereuse depuis la fin de la guerre froide et l’une des plus dangereuses de l’ère nucléaire », estime l’expert américain Joe Cirincione, joint par téléphone à Washington. Il précise que si le traité New Start n’est pas reconduit, ce sera « la première fois depuis 1972 qu’il n’y a plus de restrictions sur les armes nucléaires américaines et russes ».

Le bras de fer nucléaire entre Washington et Moscou n’est pas la seule raison de s’alarmer. D’autres pays qui possèdent ou qui convoitent l’arme nucléaire représentent eux aussi des menaces potentielles. La crise nord-coréenne, par exemple, est loin d’être réglée, quoi que Donald Trump puisse en penser. Quant au dossier iranien, pays dont les ambitions nucléaires avaient été freinées par l’accord négocié sous Barack Obama, il est désormais rouvert depuis que la Maison-Blanche a annoncé son retrait unilatéral de l’entente, en mai 2018. Sans compter les tensions de plus en plus préoccupantes entre l’Inde et le Pakistan, deux pays qui possèdent, eux aussi, la bombe.

La rivalité et la surenchère entre États nucléaires et, par conséquent, les reculs quant au contrôle et à la réduction des arsenaux devraient déclencher un tollé ! Pourtant, ils ne font guère de vagues au sein de la communauté internationale.

Les alliés des Américains au sein de l’OTAN semblent, par exemple, avoir décidé qu’ils ne voulaient pas effaroucher le président américain. Et cela inclut le Canada.

La passivité des gouvernements s’explique aussi par « la démobilisation des opinions publiques » depuis la fin de la guerre froide, souligne le professeur de l’Université de Montréal Michel Fortmann dans un petit ouvrage éclairant intitulé Le retour du risque nucléaire (en librairie le mois prochain).

Dans cet essai, après avoir insisté — avec raison — sur la puissance destructrice de l’arme nucléaire et les atrocités auxquelles le monde s’expose, il démontre à quel point il est important de chercher à réduire et à limiter les arsenaux pour « une plus grande stabilité de la relation stratégique entre les puissances nucléaires ».

Comme bon nombre d’experts des questions nucléaires, Michel Fortmann semble lui aussi troublé par les récents développements qui prouvent, de toute évidence, que nous avons oublié les leçons de la guerre froide — et des confrontations nucléaires évitées de justesse.

Ce n’est pas parce que l’arme nucléaire n’a pas été utilisée depuis 1945 qu’elle ne le sera pas à l’avenir, rappelle crûment le professeur. Sans être alarmiste, il est important de signaler que l’enthousiasme manifesté par plusieurs grandes puissances à l’égard de la modernisation et du développement de leurs arsenaux nucléaires n’augure rien de bon. Cette course doit être freinée au plus vite.

L’ère Trump ne durera pas éternellement. En revanche, les dégâts faits par ce président pyromane ne pourront assurément pas tous être réparés rapidement par ses successeurs.

IMAGE FOURNIE PAR LES PRESSES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Le retour du risque nucléaire

Le retour du risque nucléaire Michel Fortmann Les Presses de l’Université de Montréal 2019, 60 pages