Les jours des baleines noires sont-ils comptés ?

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

On a rapporté huit morts dans les eaux canadiennes depuis le début de l’année. Un terrible bilan sachant qu’il reste uniquement quelque 400 représentants de cette espèce sur la planète et que les nouveau-nés se font rares.

Ces morts rappellent la série noire de 2017. Il y en avait eu 12 cette année-là dans les eaux canadiennes. Le golfe du Saint-Laurent, depuis deux ans, s’est transformé en cimetière de baleines noires.

Si on n’a pas réussi à trouver la cause de chacune de ces morts, on a néanmoins facilement identifié le pire ennemi de ces mammifères marins. Nous. Les humains.

Ce qu’on sait, c’est qu’il y a deux raisons principales à cette hécatombe : les collisions avec les navires et l’empêtrement dans les filets de pêche (à ce sujet, on a d’ailleurs signalé la semaine dernière une baleine noire empêtrée au large des Îles-de-la-Madeleine ; c’est la quatrième depuis le début de l’année dans les eaux canadiennes).

Les baleines sont moins bien protégées depuis qu’elles ont migré vers le golfe du Saint-Laurent pour se nourrir en saison estivale. Les chercheurs ont constaté que le plancton y est maintenant plus abondant que dans les endroits qu’elles fréquentaient jusqu’à tout récemment, notamment la baie de Fundy. Cette situation serait liée aux changements climatiques, et donc, vraisemblablement, au réchauffement des eaux où se trouvait auparavant la nourriture des baleines noires.

En somme, la baleine noire, c’est le canari dans la mine de charbon, celui qui nous prévient que nous sommes en danger.

Sa lutte pour survivre n’est pas une anomalie. C’est un des nombreux exemples du déclin de la vie marine dans les océans. Et, de façon plus générale, de la disparition à grande échelle des espèces animales et végétales sur la planète.

La bonne nouvelle – car il y en a une, malgré les apparences –, c’est que ces baleines ne meurent pas dans l’indifférence totale. À Ottawa, depuis 2017, on se démène pour trouver des solutions et on a mis de l’avant une série de mesures pour tenter d’empêcher leur disparition. On a notamment fermé des zones à la pêche et exigé la réduction de la vitesse des navires à certains endroits. Par ailleurs, sur le terrain, on rapporte à la fois un dynamisme et une coopération jamais vue entre les divers acteurs concernés – des chercheurs aux associations de pêcheurs en passant par l’industrie maritime.

La mauvaise nouvelle, c’est que tout ça n’a pas été suffisant. Un coup d’épée dans l’eau, ou presque. Si aucune mort n’a été signalée l’an dernier, il y en a déjà beaucoup trop cette année. Et il faut garder en tête qu’on parle uniquement, chaque année, des carcasses qui ont été retrouvées. L’animal est encore méconnu. Donc le nombre de morts est fort probablement sous-estimé.

Une mission scientifique d’un mois a été lancée la semaine dernière pour étudier les baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent. Riche idée. Mieux les comprendre devrait permettre de prévoir leurs déplacements plus facilement et, par conséquent, de développer des mesures plus efficaces.

On tente aussi, parallèlement, de développer des engins de pêche qui ne représenteraient pas une menace pour les baleines noires. Certains experts se demandent pourquoi on ne fait pas preuve, à ce sujet, de plus d’empressement.

Mettre la pédale douce pour trouver des solutions de rechange efficaces n’est pas une option. Si on échoue à ce test, c’est la fin des baleines noires, point final.

Dans son livre La 6e extinction, paru il y a quelques années, la journaliste américaine Elizabeth Kolbert cite notamment un spécialiste de l’Université Stanford, Paul Ehrlich. Celui-ci explique qu’« en poussant les autres espèces à l’extinction, l’humanité ne fait que scier la branche sur laquelle elle est assise ».

Nous sommes à la croisée des chemins, souligne ensuite la journaliste. « Ici et maintenant, au cours de ce moment extraordinaire qu’est le présent, nous sommes en train de décider, sans en être vraiment conscients, des voies évolutives qui resteront ouvertes, et de celles qui se fermeront à jamais. » Le sort des baleines noires, comme celui de nombreuses autres espèces, est entre nos mains. On ne saurait trop insister sur l’urgence des décisions à prendre et des gestes à faire.