Les vols des données personnelles des clients de Desjardins et de Capital One secouent la population en pleine moiteur estivale. Avec la nouvelle de ces fuites massives de renseignements confidentiels, des millions de Canadiens constatent concrètement les brèches en matière de sécurité et de protection d’institutions financières dignes de confiance. Et se désolent de voir que la confidentialité n’existe pas en ligne.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

La majorité des citoyens se disent préoccupés par la protection de leur vie privée et de leurs renseignements personnels. Avec raison. Ce fléau cause un tort énorme à plusieurs personnes qui se sentent vulnérables et abandonnées. À l’ère numérique, le client est perdu. Comme le constatent ceux qui, depuis une semaine, tentent d’avoir des réponses ou des garanties de la banque Capital One. En vain.

Cette crise illustre le paradoxe de notre Nouveau Monde. Quelque part au cours de la révolution informatique, nous avons nourri un monstre numérique en lui offrant notre vie en pâture.

En faisant confiance aux gourous égocentriques de la Silicon Valley, le citoyen 2.0 a plongé dans la bulle techno, les yeux fermés, pour s’exposer sans scrupules.

PHOTO KACPER PEMPEL, ARCHIVES REUTERS

« La majorité des citoyens se disent préoccupés par la protection de leur vie privée et de leurs renseignements personnels. Avec raison », souligne Luc Boulanger.

Cette semaine, le journal The Guardian nous apprenait que, tout comme Amazon et Google, Apple fait écouter les enregistrements de son assistant vocal, Siri, par des sous-traitants. Interviewé par le journal britannique, un employé a dit que de nombreux enregistrements comportent « des discussions privées entre médecins et patients, des accords commerciaux, ce qui ressemble à du trafic de drogue, des ébats sexuels…  ».

À la suite de la parution de cet article, Apple a annoncé hier qu'elle suspendait cette pratique « au niveau mondial, le temps de réexaminer en profondeur » son programme d'analyse de conversations d'utilisateurs de Siri. La majorité des entreprises du secteur justifient le recours à ces pratiques afin d'améliorer la qualité de la réponse offerte par l'assistant vocal.

Laisser des traces

Pas étonnant. Sur le web, le consommateur est un utilisateur qui laisse partout ses traces. Son identité est devenue un produit que de lucratives firmes vendent à son insu. Ce n’est pas un hasard si les stars des médias sociaux sont des influenceurs, dont l’« influence » est de s’exhiber pour vendre des marques. Pour mieux enrichir les nantis de ce monde.

« La révolution numérique, pas plus que ne l’a été autrefois la révolution industrielle, n’est l’œuvre des citoyens. Ceux-ci n’en sont pas les instigateurs, mais seulement les participants », a écrit Joël Decarsin, l’un des membres fondateurs de Technologos, une association qui observe le rôle de la technologie dans nos sociétés. L’intellectuel français partage la vision du sociologue Jacques Ellul : « Ce n’est pas la technique qui asservit, c’est le sacré transféré à la technique. »

Pour en finir avec la dépendance

Voilà un autre paradoxe de l’ère numérique : nous sommes à la fois les victimes et les artisans de notre malheur.

En facilitant le quotidien, la technologie donne l’impression d’améliorer notre qualité de vie. Pour mieux nous rendre dépendants à son utilisation.

Le professeur à l’Université de Montréal Benoît Dupont, expert en cybercriminalité, l’a bien résumé en entrevue à La Presse : « Dès que l’on ajoute trop de couches de sécurité, les clients deviennent impatients. Ils veulent que les applications et les outils soient faciles à utiliser. Un arbitrage doit continuellement être fait entre la sécurité et la facilité d’utilisation, qui est devenue un peu notre drogue. » 

Pas de chance. Les fournisseurs de la drogue sont aussi les responsables du sevrage des citoyens…

Réglementer les entreprises

Il faut espérer que la crise actuelle soit un signal d’alarme. Dans les prochains mois, les gouvernements seront appelés à réglementer les entreprises afin qu’elles prennent toutes les mesures nécessaires pour mieux protéger les données de leurs clients.

Nos élus devront aussi s’assurer que les renseignements que l’État possède sur les citoyens sont sécurisés. 

D’ailleurs, les partis de l’opposition à Québec ont demandé au gouvernement d’attendre avant de confier les données de la population à des entreprises privées. Ils ont aussi réclamé la mise sur pied d’une commission parlementaire pour étudier la question.

Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a mis en ligne, mardi, quatre courtes vidéos pour permettre aux citoyens de prendre le contrôle de leur vie privée et aider les entreprises à renforcer leurs mesures de protection des renseignements personnels des clients.

Parmi les conseils qu’on peut lire sur leur site, il y a celui-ci : « En fin de compte, le meilleur moyen de contrôler vos renseignements personnels en ligne est de ne pas les transmettre en premier lieu. »

Et vive la révolution numérique !