Quelle quantité de gaz à effet de serre les Québécois rejettent-ils dans l’atmosphère ? Répondre à cette question, c’est faire un voyage dans le passé. Les statistiques pour la première moitié de l’année 2019 ne sont pas encore compilées par le gouvernement du Québec. Elles ne le sont pas plus pour l’année 2018. Ni pour 2017.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Le dernier inventaire provincial des GES au Québec est donc celui de 2016. On connaît ainsi notre performance environnementale… d’il y a plus de deux ans et demi. À l’époque, ce n’était ni Benoit Charette, ni MarieChantal Chassé, ni même la libérale Isabelle Melançon qui était ministre de l’Environnement. C’était David Heurtel.

Alors que la lutte contre les changements climatiques devrait figurer parmi nos priorités, connaître nos émissions avec autant de retard est difficile à justifier.

Bénéficier de données fiables et récentes n’est pas un luxe : c’est la base pour élaborer des stratégies et prendre des décisions éclairées. Avoir les dernières tendances de GES sous les yeux lorsqu’on discute de projets comme l’usine d’urée de Bécancour, le troisième lien à Québec, l’usine de liquéfaction de gaz liquide au Saguenay ou la ligne rose du métro de Montréal pourrait certainement influencer les réflexions.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE

Les raffineries de l'est de Montréal

Le gouvernement du Québec, qui s’est engagé à réduire ses émissions de GES, se retrouve un peu dans la situation d’un individu qui veut perdre du poids, mais dont la balance lui dévoilerait le résultat de ses efforts à retardement. Pas facile de savoir quels comportements fonctionnent, de détecter les relâchements ni de se motiver.

Ce retard a un autre effet : celui de nuire à l’imputabilité. Il est bien difficile d’évaluer la performance environnementale d’un gouvernement dont le mandat est de quatre ans quand les chiffres les plus récents datent d’entre deux et trois ans. Il contribue finalement à évacuer la question environnementale des débats publics. Si les chiffres sur le chômage, le PIB ou l’inflation alimentent nos conversations, c’est notamment parce qu’ils sont publiés régulièrement. Les données sur les GES, aujourd’hui, devraient recevoir la même attention. Mais pour ça, encore faut-il qu’elles soient d’actualité.

Une question de moyens

Compiler les émissions de gaz à effet de serre de toute une province est sans conteste un exercice complexe. Le ministère de l’Environnement du Québec doit notamment recueillir des statistiques des entreprises, de nombreux ministères provinciaux, de l’Institut de la statistique du Québec, de Statistique Canada, du ministère de l’Environnement fédéral. Chacun de ces organismes doit lui-même agréger des données provenant de plusieurs sources et publie ses résultats selon son propre calendrier, souvent une seule fois par année.

Mais dire qu’accélérer les choses est impossible relève du défaitisme.

Le Québec et le Canada sont capables de documenter l’évolution de l’ensemble de leur économie mensuellement, à quelques mois d’écart – un calcul lui aussi complexe.

Cela est possible parce que le PIB est calculé à partir d’indicateurs publiés tous les mois ou tous les trimestres plutôt que tous les ans. Au bout du compte, il s’agit d’une question de volonté. Parce que les données économiques sont jugées importantes, on a mis en place une chaîne logistique capable de les publier rapidement. En déployant les ressources nécessaires, il serait possible de faire de même pour les GES.

On pourrait à tout le moins s’attaquer aux pires aberrations. Le fédéral a publié en avril dernier les émissions de GES du pays pour l’année 2017, se conformant ainsi au calendrier de l’ONU. Mais le Québec met au moins six mois de plus pour sortir les chiffres provinciaux. Le gouvernement du Québec plaide qu’il n’a pas d’accès privilégié aux données du fédéral et doit attendre l’inventaire national pour calculer son propre bilan. On affirme aussi que les chiffres québécois sont plus précis que ceux du fédéral, qui sont une « approximation ».

Mais entre exactitude et rapidité, il faut faire un compromis. Les indicateurs économiques sont également des approximations qui sont constamment révisées. Cela ne les empêche pas de jouer leur rôle de guider les politiques. Songeons, par exemple, que le gouvernement du Québec oblige les grands émetteurs à déclarer leur bilan de GES de l’année cinq mois après la fin de celle-ci. Les émissions liées au secteur pétrolier et au gaz naturel sont connues avec environ six mois d’écart. Bref, sans nécessairement avoir les détails fins, il serait relativement facile de publier des indicateurs fiables beaucoup plus rapidement qu’avant deux ans.

Le gouvernement du Québec doit se pencher sur la possibilité de fournir des chiffres de GES plus récents aux décideurs et aux citoyens. Sinon, on pourra croire qu’il a intérêt à ce que ces statistiques, qui ratent presque systématiquement leur cible, ne soient connues qu’à retardement.