Le gouvernement Legault a de bonnes raisons de vouloir interdire les biscuits au pot, jujubes psychédéliques et autres gâteaux de l’espace. Mais le fait que ces produits comportent certains risques devrait justement nous inciter à en confier la vente à la Société québécoise du cannabis, la seule capable de les mettre en marché de façon responsable.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a annoncé que les produits comestibles sucrés à base de cannabis seront interdits au Québec lorsque le fédéral en permettra la commercialisation, en octobre prochain. Les boissons et autres produits comestibles jugés « non attrayants » pour les enfants, eux, seront permis.

Contrairement aux autres tentatives du gouvernement Legault d’encadrer la légalisation du cannabis, ce projet de règlement répond à des craintes légitimes. Rappelons que la CAQ s’entête encore à vouloir hausser l’âge de la consommation à 21 ans, et qu’elle a tenté d’interdire le cannabis dans les lieux publics avant de faire volte-face.

Il est indéniable que les jujubes et chocolats au cannabis font courir des risques aux enfants, qui sont beaucoup plus attirés par ces friandises que par de l’herbe séchée. Au Colorado, où ces produits sont légaux, le nombre d’enfants accueillis aux urgences pour des intoxications au cannabis a augmenté après la légalisation.

PHOTO MARTIN LEBLANC, ARCHIVES LA PRESSE

On ne verra pas au Québec des jujubes et des chocolats au cannabis comme ceux-ci, en vente au Colorado.

Un autre risque, soulevé par l’Association pour la santé publique du Québec, est la stimulation de la demande. L’industrie rivalise actuellement d’ingéniosité pour créer toutes sortes de produits attrayants encore inconnus des consommateurs. On peut soutenir qu’en les laissant entrer sur le marché, on ne répond pas à une demande ; on la crée de toutes pièces.

Les produits comestibles, s’ils ont l’avantage d’épargner les poumons des consommateurs, viennent aussi avec certains risques. Le fait qu’ils agissent à retardement rend le bon dosage difficile à trouver. On pourrait remplir des livres avec des histoires de consommateurs qui, ne ressentant rien 30 minutes après avoir mangé un biscuit, en avalent un deuxième et finissent par se retrouver dans une autre galaxie. Un fait méconnu est que lorsqu’on ingère du cannabis, le foie transforme le THC en métabolites, dont le 11-OH-THC – une drogue qui frappe plus fort et plus longtemps que le THC.

Bref, les risques de commercialiser ces friandises sont réels et il faut les prendre au sérieux. Mais l’interdiction vient aussi avec ses dangers. Malgré ce que semble croire la CAQ en matière de cannabis, le Québec n’est pas une bulle isolée de ses voisins, surtout à l’heure de l’internet.

La légalisation des produits comestibles ailleurs au Canada suscitera une curiosité des consommateurs québécois. Si ceux-ci veulent l’assouvir, ils se tourneront vers le marché illégal, ce qui minera les avantages de la légalisation.

« Soyons clairs : ces produits sont déjà disponibles sur le marché noir. Et on ne connaît ni leur qualité, ni leur puissance, ni les conditions dans lesquelles ils ont été fabriqués », souligne Ian Culbert, directeur général de l’Association canadienne de santé publique. L’organisation, contrairement à l’Association pour la santé publique du Québec, s’oppose à l’interdiction québécoise.

Les consommateurs québécois auront aussi l’option d’acheter dans les autres provinces. Ou de cuisiner leurs propres produits à base d’huiles, courant le risque d’accoucher de fournées de muffins non homogènes aux dosages approximatifs.

Si le ministre Carmant tient à éviter les ingestions accidentelles chez les enfants, il doit aussi réaliser que les produits illégaux ou faits maison sont plus dangereux que ceux qui pourraient être vendus à la SQDC dans des pots à l’épreuve des petites mains ou dans des sachets opaques marqués d’avertissements. C’est sans compter l’éducation que peut faire la SQDC sur la façon de consommer et d’entreposer ces produits complexes que les consommateurs connaissent moins.

L’idée n’est pas de céder au lobby de l’industrie du cannabis. Les doléances selon lesquelles l’interdiction des desserts au pot privera le Québec « d’emplois payants » doivent être écartées d’un revers de main. Le but de la légalisation n’a jamais été de brasser des affaires, mais bien de protéger les consommateurs.

Mais des garde-fous encadrent déjà la vente du cannabis au Québec et ils sont bien plus stricts que dans les États américains qui ont légalisé le pot

La publicité est interdite, les emballages sont contrôlés, les boutiques et les cafés privés qui vendent du pot n’existent pas chez nous. Dans le cas des produits comestibles, les dosages sont réglementés et on peut interdire les produits les plus attrayants pour les enfants, par exemple ceux en forme de bonshommes ou d’animaux.

Oui, la commercialisation des produits comestibles comporte des risques. Mais l’État québécois a les outils nécessaires pour les gérer sans que le Québec vive de bad trip collectif.