Des pays asiatiques qui nous retournent les déchets qu’on leur avait envoyés. Le Canada qui bloque l’adoption d’une entente internationale visant à empêcher l’exportation de déchets dangereux vers les pays en voie de développement. Une industrie mal supervisée qui génère des profits en envoyant nos ordures à l’autre bout du monde.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Il y a quelque chose qui ne sent pas bon dans la façon dont le Canada gère ses déchets. En fait, nous devrions avoir honte de ce qui se passe actuellement.

« Le Cambodge n’est pas une poubelle. » C’est ce qu’a affirmé la semaine dernière le ministère de l’Environnement cambodgien en annonçant le renvoi de 83 conteneurs remplis de plastiques usagés vers leurs expéditeurs, dont 11 vers le Canada. Le gouvernement fédéral tente encore d’obtenir des détails sur cette affaire. Mais celle-ci en rappelle malheureusement d’autres. Un mois plus tôt, c’était la Malaisie qui menaçait de renvoyer des déchets vers une poignée de pays, dont faisait encore partie le Canada.

C’est sans compter la guerre diplomatique avec les Philippines au sujet de 103 conteneurs remplis de déchets canadiens qui avaient été envoyés là-bas ; 69 d’entre eux viennent finalement de rentrer chez nous après avoir pourri pendant six ans. Cette fois, les conteneurs ne contenaient pas que des matières prétendument recyclables, mais aussi des ordures ménagères. Les expéditeurs essayaient-ils d’éviter les frais d’enfouissement canadiens ? On l’ignore. Mais rien ne peut justifier qu’on envoie nos poubelles vers des pays moins riches. Il ne s’agit pas seulement d’une question environnementale, mais de simple décence.

PHOTO AARON FAVILA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Plus de 100 conteneurs remplis de déchets canadiens avaient été envoyés aux Philippines ; 69 d’entre eux viennent finalement de rentrer chez nous après avoir pourri pendant six ans.

Ces cas qui se répètent sont gênants et montrent que l’industrie canadienne des déchets a un besoin criant d’encadrement.

Si ces problèmes qui font surface ne sont pas nouveaux, ils ont longtemps été invisibles. Jusqu’à tout récemment, la Chine acceptait nos ballots de matières recyclables, même mal triés. Elle y pigeait ce qui avait de la valeur. Ce qu’elle faisait du reste ? On ne s’en souciait guère. Mais quand on sait que les fleuves chinois sont les plus touchés du monde par la pollution par le plastique, on peut se demander si des sacs d’épicerie Provigo et des emballages de fromage P’tit Québec provenant de nos bacs bleus n’y ont pas flotté pour terminer leur course dans l’océan. Personne, en tout cas, ne s’est assuré que ça n’arrivait pas.

La Chine a refusé les ballots mal triés à partir de 2017, provoquant une crise majeure. Depuis, des entreprises canadiennes, aidées de courtiers internationaux, envoient leurs matières dites recyclables ailleurs – Malaisie, Inde, Hong Kong, Taïwan. Ces pays ont-ils vraiment les capacités de les recycler ? Comment disposent-ils des impuretés et des matières à plus faible valeur ? La vérité est que personne ne le sait trop.

Un fait moins connu est que le Canada, pendant ce temps, fait partie d’un petit groupe de pays qui bloquent une résolution visant à empêcher les pays développés d’envoyer leurs déchets dangereux vers les pays en voie de développement. Ces exportations sont actuellement encadrées par la Convention de Bâle. Un amendement à cette convention, proposé en 1995, suggérait de carrément les interdire. Pour entrer en vigueur, l’amendement doit être ratifié par 68 pays. Exactement 66 pays l’ont fait. Mais le Canada refuse de le ratifier – tout comme le Japon et l’Australie, notamment.

Le Canada affirme qu’il s’oppose à l’amendement parce que les exportations seraient interdites même lorsque les déchets dangereux sont destinés à être recyclés.

Mais il est extrêmement difficile de savoir ce qu’il advient des matières qui quittent nos côtes. Les expédier dans des pays où les règles environnementales sont souvent moins strictes, sous couvert de recyclage, est une solution trop facile qui fait courir le risque qu’on déplace le problème au lieu de le régler.

À terme, il faudra évidemment réduire la quantité de déchets que nous produisons. Mais en attendant, les camions de recyclage déversent chaque semaine des tonnes de matière dans les centres de tri du pays. Selon l’expert Marc Olivier, de l’Université de Sherbrooke, le volume est tel qu’il est impensable de cesser nos exportations à court terme.

L’an dernier, le gouvernement du Québec a débloqué 16,2 millions pour que les matières recyclables soient mieux triées dans les centres, ce qui maximise les chances qu’elles soient exportées et réellement recyclées. L’argent sert aussi à encourager leur valorisation chez nous. Ce sont des pas dans la bonne direction, mais il reste énormément à faire. À commencer par encadrer une industrie qui, en envoyant nos déchets à l’autre bout du monde, soulève des questions aussi environnementales qu’éthiques.