Dimanche dernier, une vingtaine de militantes du Montreal Fat Babe Squad ont vécu l’un des plus beaux jours de leur vie. Elles ont participé à un pool party pour grosses filles seulement, inspiré d’une scène de Shrill, une série américaine avec la comédienne Aidy Bryant qui incarne une jeune femme en surpoids qui veut changer de vie… mais pas de corps. Rien ne vaut un esprit sain dans un corps libre.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Depuis deux ans, on parle de plus en plus de « grossophobie » au Québec. Ce néologisme désigne les attitudes et les comportements hostiles contre les personnes grosses, en surpoids ou obèses. Le mot a même fait son entrée dans le dictionnaire. Il y a des livres, des blogues et des campagnes de sensibilisation sur le sujet. Ce mois-ci, L’actualité consacre sa couverture à la grossophobie, avec un reportage très étoffé sur la question. Une première québécoise, selon la photographe et militante Julie Artacho qu’on voit à la une du magazine. Ce qui aurait été impensable il y a 10 ou 15 ans : « À 19 ans, sur mes portraits, on pouvait lire la panique et le manque de confiance dans mes yeux », raconte cette femme ronde et fière.

PHOTO LOÏC VENANCE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des mannequins se préparent à participer à un défilé de mode « grande taille », à Paris.

Dans notre monde d’excellence et de performance, on refuse de croire qu’on peut être gros et en santé.

Gros est synonyme de paresseux. Les personnes obèses sont incapables de se prendre en main. Et elles sont tous sédentaires et portées sur la malbouffe. Voilà pour les idées reçues sur ces mauvais exemples qui nuisent à nos objectifs de mieux-être. Comme si les sveltes avaient le monopole des bonnes habitudes de vie…

Attention ! On ne doit pas nier l’existence de problèmes de santé liés au surpoids. De là à automatiquement les associer au tour de taille, il y a une marge.

Le poids de la discrimination

L’article 10 de la Charte au Québec garantit le droit à l’égalité en fonction de 14 motifs de discrimination fondés entre autres sur la race, la couleur, le sexe, l’identité de genre, la grossesse, l’orientation sexuelle, le handicap… Le poids ou même l’apparence physique ne constitue pas l’un de ces motifs.

Toutefois, la Commission des droits de la personne du Québec nous indique que la jurisprudence a reconnu que l’obésité pouvait constituer un handicap perçu au sens de la Charte. La Cour suprême explique : « La nature même de la discrimination étant souvent subjective. Selon les circonstances, il est arrivé que le poids d’une personne soit considéré dans certains motifs énumérés à la Charte. »

Il existe aussi des stéréotypes insidieux. En mai dernier, la chaîne France 2 a diffusé Moi, grosse, un téléfilm adapté d’un essai sur la grossophobie. Juliette Katz, qui n’est pas grosse, y joue vêtue d’un fat suit (un costume pour augmenter sa corpulence à l’écran) ! Un choix de casting qui est l’équivalent d’un blackface pour les obèses. Quoi? Aucune actrice grosse en France n’a assez de talent pour interpréter un rôle reflétant SA réalité?! Aux yeux de l’étudiante en sexologie Myriam Daguzan Bernier, ce geste est dénigrant, voire violent. « C’est comme si l’on disait : "Vos corps sont tellement anormaux et atypiques, il faut même des prothèses pour les recréer"!», écrit-elle dans un billet publié en juin dans La Gazette des femmes.

Une « taxe pour les gros »

Alors qu’on commence à prendre conscience du problème, les opposants à la grossophobie disent qu’il faut dénoncer haut et fort le mépris et les préjugés à propos de l’image corporelle. Et repousser les clichés de beauté des téléréalités et les autres éloges de la minceur dans la culture populaire.

Tout est question de perception. Celle qu’on entretient sur les gros et (surtout) les grosses est tranchée.

Les témoignages des personnes obèses forment un florilège d’histoires humiliantes, gênantes et blessantes.

Et ce, au quotidien et dans plusieurs sphères de leur vie sociale ou privée : au travail, au gymnase, au restaurant, même au cabinet du médecin. Sans oublier les transports publics. L’avion étant le comble de l’humiliation !

En 2009, après avoir sondé des voyageurs, la compagnie Ryanair a envisagé de faire payer « une taxe à la surcharge pondérale » pour réduire ses dépenses. Son argument ? Les passagers ayant un indice de masse corporelle supérieur à la moyenne font dépenser plus de carburant. Le transporteur a fait marche arrière, non pour des raisons morales ou pour étouffer la controverse ; tout simplement parce que cette mesure aurait ralenti l’embarquement à l’aéroport…

Fierté et préjugé

Après la xénophobie et l’homophobie, la grossophobie nous fait prendre conscience d’une autre forme de discrimination sur un groupe de personnes qui n’aspire qu’au bonheur. Les sceptiques s’offusqueront. Ils verront une autre dérive de la rectitude politique dans un monde où les minorités prennent leur revanche. Sauf qu’il y a des limites à se faire attaquer et critiquer sur son apparence corporelle par le premier venu.

Peu importe sa cible, la discrimination peut avoir des conséquences dramatiques sur la vie des gens, du manque d’estime de soi à la dépression, voire au suicide. La prochaine fois qu’on voudra juger ou commenter l’apparence physique d’une autre personne, pensons plutôt à la grosseur de nos propres préjugés.

Rectificatif : Une version antérieure de ce texte indiquait que Myriam Daguzan Bernier était sexologue. C’est inexact. Elle est étudiante en sexologie. Nos excuses.