La sortie du film Unplanned doit être située dans un contexte où le droit à l’avortement connaît d’importants reculs.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Si notre époque nous enseigne quelque chose, c’est qu’il ne faut tenir aucun droit pour acquis.

Prenez le droit à l’avortement. Aux États-Unis, la question semblait réglée depuis le fameux jugement Roe c. Wade qui a légalisé l’avortement dans les cas de fœtus non viable. C’était en 1973 et la question semblait tranchée une fois pour toutes.

PHOTO SAUL LOEB, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des accompagnateurs volontaires et des manifestants anti-avortement se sont croisés devant le dernier établissement du Missouri où étaient encore effectuées des interruptions de grossesse, le 31 mai dernier.

Et pourtant, 46 ans plus tard, le droit pour une femme de mettre un terme à une grossesse non désirée est attaqué de toutes parts. Et cette offensive s’accélère à la vitesse grand V. Depuis le début de l’année, 14 États ont voté des lois limitant l’accès à l’avortement, contre 3 États qui ont adopté des législations protégeant ce droit. Le cas le plus connu est celui de l’Alabama, qui a adopté en mai dernier la loi anti-avortement la plus restrictive aux États-Unis, interdisant la quasi-totalité des interruptions de grossesse, incluant les cas de viol et d’inceste.

Selon l’institut Guttmacher, qui compile des statistiques sur le contrôle des naissances aux États-Unis, seuls 4 États sur 50 protègent véritablement le droit à l’avortement. Les autres ont introduit toutes sortes de limites légales et administratives qui ont pour effet de rogner l’accès à ce service médical. Contournant ainsi la décision Roe c. Wade dont la pérennité n’est plus assurée, depuis que le président Donald Trump a nommé deux juges conservateurs à la Cour suprême.

Toute la stratégie des militants anti-avortement passe par une série de grignotages visant, comme cible ultime, le renversement de cet arrêt historique.

Ailleurs dans le monde, le droit à l’avortement connaît aussi d’importants reculs. Il y a deux ans, le Conseil de l’Europe a tiré la sonnette d’alarme en dénonçant une série de « restrictions rétrogrades » qui font reculer le droit des femmes en matière d’avortement, mais aussi de contraception. Au banc des accusés : la Russie, la Pologne, la Slovaquie, Malte, la Géorgie, l’Arménie et quelques autres.

Le Canada a légalisé l’avortement il y a trois décennies. Les tentatives pour limiter ce droit se sont toutes, depuis, heurtées à un mur. Mais ce n’est pas faute d’essayer. Le discours anti-choix existe bel et bien chez nous aussi, se fraie un chemin et poursuit inlassablement sa quête de légitimation. Notamment chez les conservateurs.

La ministre de l’Éducation de l’Alberta, Adriana Lagrange, est l’ancienne présidente du mouvement « pro-vie » de Red Deer. Un député conservateur de l’Ontario, Sam Oosterhoff, a participé en mai dernier à la traditionnelle manifestation annuelle de ce mouvement, et y a annoncé son désir de voir l’avortement devenir « impensable » encore de son vivant…

L’homme est dans la jeune vingtaine, ça nous laisse du temps. N’empêche : le mouvement progresse au sein du Parti conservateur canadien. Selon un décompte de la Coalition pour le droit à l’avortement, 85 % des députés conservateurs qui siègent actuellement aux Communes sont des anti-choix. Pas 40, pas 60, mais 85 %. La très vaste majorité.

Le discours anti-avortement, faussement revêtu de son étiquette « pro-vie », est de plus en plus décomplexé et son accessibilité sociale augmente, constate la porte-parole francophone de cette coalition, Marianne Labrecque. Elle cite les groupes qui militent pour forcer les jeunes femmes mineures à exiger le consentement parental pour pouvoir mettre un terme à une grossesse. La multiplication d’organismes qui se présentent comme des groupes d’aide aux femmes enceintes, mais qui, en réalité, militent contre le libre-choix. Les nombreux projets de loi privés visant à « donner des droits au fœtus ». Ou encore la démarche judiciaire lancée, au Québec, par la Dre Roselyne Lebel pour contester les dispositions légales interdisant aux groupes anti-choix de s’approcher à moins de 50 mètres d’une clinique qui offre des services d’interruption de grossesse. À l’échelle canadienne, un groupe très organisé, Right Now, milite pour faire élire des députés anti-choix au prochain scrutin fédéral, cet automne.

C’est dans ce contexte que l’on doit situer le film Unplanned, qui vient de sortir pour une période limitée dans une poignée de salles de cinéma au Canada.

Financée par le mouvement anti-choix, cette production doit être prise pour ce qu’elle est : une arme de propagande massive dans une guerre qui se déploie sur de multiples fronts.

On y retrouve tous les faux arguments de la rhétorique des anti-avortement. La diabolisation des cliniques de planning familial, qui feraient partie d’une vaste et richissime « industrie » de l’avortement. Et qui rassembleraient des « pièces de fœtus » résiduelles des interruptions de grossesse pour s’assurer qu’aucune partie du corps n’a été oubliée ( ! ! !)

L’humanisation conséquente des embryons que l’on présente comme des foetus formés fait partie des munitions du mouvement anti-choix. Tout comme la dramatisation de l’impact d’une interruption de grossesse réalisée selon les règles de l’art. Même la fameuse pilule du lendemain administrée à l’héroïne du film la plonge dans une souffrance interminable, alors qu’elle est laissée à elle-même par les méchants médecins avorteurs. Évidemment, le film passe sous silence l’horreur des avortements clandestins.

Ce serait risible si cette production ne s’inscrivait par dans une offensive lourde qui gagne du terrain. Peut-être pas autant au Québec que dans le reste du Canada. Peut-être que ces assauts sont condamnés à échouer. Mais aucune société n’est par définition immunisée contre le recul des libertés durement acquises par les générations précédentes.

Fallait-il pour autant interdire la projection du film Unplanned ? Lui donner ainsi un parfum d’interdit, à une époque où tout se trouve sur l’internet ? Non, l’interdiction n’aurait été qu’un coup d’épée dans l’eau. Voire un coup publicitaire.

Par contre, en classant le film 13 ans et +, la Régie du cinéma du Québec a sous-estimé son impact potentiel sur des adolescentes susceptibles de croire qu’un fœtus de quelques semaines peut vraiment gigoter et se battre pour survivre pendant la procédure d’interruption de grossesse. En restreignant l’accès au film aux 16 ans et +, on aurait lancé un message plus fort contre ce flot de fausses nouvelles.

On aurait pu aussi demander aux quelques cinémas qui ont choisi de projeter ce film de le faire précéder d’un avertissement disant : les scènes d’avortement que vous allez voir ne correspondent pas à la réalité.

Car encore une fois, ce film n’est pas seulement un navet. Il s’inscrit dans une offensive dont il faut tenir compte. Qui impose la vigilance. Et une riposte.