En septembre 2016, l’Office national du film du Canada (ONF) conviait ses employés à une retraite collective destinée à « dessiner l’avenir » de l’institution.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Combien de réalisateurs a-t-on invités à cette rencontre au titre rassembleur « In it together » ? Aucun. Zéro. Pas un seul.

Le fond du conflit qui oppose depuis deux ans l’ONF à un groupe d’environ 250 réalisateurs canadiens, il est là, dans cette criante absence d’un seul représentant de ces artisans sans qui cette vénérable organisation n’aurait jamais pu exister…

Fondé en 1939, l’ONF a longtemps constitué un bouillonnant laboratoire de création où des cinéastes tels que Norman McLaren, Michel Brault, Pierre Perrault ou Jacques Godbout ont pu explorer le 7e art et filmer en toute liberté.

Au début des années 2000, l’ONF a changé son modèle de production, abandonnant la formule des « cinéastes maison » bénéficiant d’un salaire et d’avantages sociaux. Dorénavant, ses réalisateurs, caméramans et scénaristes seraient des pigistes.

Ce virage avait ses avantages. Mais quelque chose s’est perdu en cours de route.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le retrait du logo de l’ONF en avril dernier

Les réalisateurs qui collaborent avec l’ONF, eux qui ont longtemps été carrément à la barre du bateau, se sont sentis de plus en plus mis de côté. Refoulés dans les cales.

C’est ce qu’on lit en arrière-plan de la sortie publique des quelque 250 réalisateurs qui ont protesté contre la reconduction du mandat du commissaire et PDG de l’ONF Claude Joli-Cœur, la semaine dernière.

Réagissant à leur cri du cœur, ce dernier a d’abord tenté de les discréditer en affirmant que seuls 50 d’entre eux font régulièrement affaire avec l’ONF. Selon le porte-parole des réalisateurs, Philippe Baylaucq, tous les cinéastes qui ont appuyé cette démarche ont déjà collaboré avec l’ONF et sont attachés à cette institution.

Qu’il s’agisse de retraités de « l’ancien ONF » ou de réalisateurs dont le dernier film remonte à 5 ou 10 ans n’a pas beaucoup d’importance. Le groupe rassemble la crème de la crème du documentaire et du cinéma d’animation au Canada.

On y retrouve des noms comme David Fine, dont le film Animal Behaviour a été sélectionné aux Oscars. Pascale Ferland, qui a réalisé l’excellent Pauline Julien, intime et politique. Chris Landreth, qui a reçu l’Oscar du meilleur court métrage d’animation en 2005 pour son film Ryan. Patricio Henriquez, lauréat d’un prix Gémeaux et primé au festival du documentaire canadien Hot Docs. Sans oublier les Munro Ferguson, Philippe Baylaucq, Hugo Latulippe, Mathieu Roy et de nombreux autres.

Le groupe compte des poids lourds qui ont autre chose à faire que se battre sur la place publique avec le grand patron de l’ONF. Notamment des films à réaliser…

Leur action, réunissant des cinéastes francophones et anglophones, est un précédent en soi. Elle constitue le point culminant de deux années de démarches discrètes auprès de la direction de l’ONF et d’Ottawa. Ne serait-ce que pour ça, leur voix mérite d’être entendue, et non écartée sous prétexte qu’ils ne sont pas assez représentatifs.

Sur le fond, les réalisateurs protestataires soulèvent beaucoup de questions qui méritent d’être étudiées.

Leur principale récrimination concerne la baisse des fonds attribués à la production de films, qui auraient diminué de 56 % en 16 ans – soit bien au-delà des coupes fédérales qui ont été infligées à l’ONF au cours de la même période.

M. Joli-Cœur nie cette estimation. Selon lui, quand on tient compte des salaires des producteurs et des distributeurs à l’emploi de l’ONF, et qui contribuent eux aussi aux productions cinématographiques, la part des fonds alloués au mandat premier de la boîte – soit faire des films – se maintient.

Au-delà de ces arguties autour des méthodes comptables, un fait est clair : l’argent que l’ONF consacre aux collaborateurs externes décline plus vite que les fonds fédéraux. C’est ce que démontrent des documents obtenus par le groupe de réalisateurs protestataires auprès de l’ONF lui-même grâce à des demandes d’accès à l’information.

Or, l’ONF ne compte plus qu’une seule cinéaste salariée. La presque totalité de ses productions est faite par des pigistes qui voient la tarte de financement diminuer d’année en année. Et qui s’en inquiètent.

Un autre point soulevé par Création ONF/NFB, qui représente les 250 réalisateurs, mérite d’être étudié : il s’agit du modèle de gouvernance de l’institution, qui donne à M. Joli-Cœur un double chapeau : celui de PDG et celui de président du conseil d’administration.

Ce dernier est le premier à reconnaître qu’il s’agit d’une anomalie du type qu’on a déjà corrigé dans d’autres institutions fédérales. Il assure avoir revu les règles de fonctionnement de l’ONF pour s’assurer qu’il y ait suffisamment de contre-pouvoirs à l’interne. Mais il n’a rien contre une scission de ces deux responsabilités.

Si le principal intéressé le dit, qu’attend-on pour réformer cette gouvernance inadéquate ?

Et enfin, il y a des pas à faire vers les réalisateurs, ceux qui fournissent à l’ONF sa principale raison d’être : la production de films. Il ne s’agit pas de revenir vers l’ancienne formule de cinéastes salariés – cette page a été définitivement tournée.

Mais il y a sûrement des moyens de se rapprocher des cinéastes. De trouver des mécanismes établissant un dialogue continu avec les réalisateurs, question de leur faire sentir qu’ils sont toujours à bord du bateau. Les associer à des rencontres, les consulter sur certaines orientations. Recourir à leur expertise pour dessiner l’avenir de l’ONF… avec eux.