Imaginez si Barack Obama avait été accusé de viol au beau milieu de son premier mandat. S’il s’était retrouvé, en somme, dans une situation similaire à celle de Donald Trump.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

La nouvelle aurait fait la manchette des principaux journaux des États-Unis, vraisemblablement pendant plusieurs jours, peut-être même pendant quelques semaines. Les réseaux d’information continue comme CNN et Fox News auraient déployé des efforts considérables pour couvrir l’affaire sous tous ses angles.

Sa cote de popularité se serait probablement effondrée. Sa légitimité aurait été remise en question. Son mariage aussi, bien sûr. Et on peut affirmer sans crainte de se tromper que sa présidence aurait été fortement ébranlée.

La frénésie médiatique aurait probablement été à l’image de ce qui s’est passé à la fin des années 90, lorsqu’on a appris que Bill Clinton avait eu une relation avec une jeune stagiaire. À l’époque, certains médias américains avaient même rapatrié d’urgence des journalistes qui étaient à Cuba pour couvrir une rencontre historique entre le pape et Fidel Castro ! Le scandale a par la suite occupé le devant de la scène pendant plusieurs mois.

Et que se passe-t-il aujourd’hui alors que Donald Trump vient d’être accusé de viol par la chroniqueuse new-yorkaise E. Jean Carroll ? Les allégations ont soulevé une certaine controverse, mais ont fait très peu de vagues.

On en a parlé, mais elles ont eu bien peu d’écho (même que le New York Times a été forcé d’admettre qu’il n’avait pas, initialement, accordé assez d’importance à la nouvelle). Et, de fait, bien peu d’impact.

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Ce n’est pas banal. C’est un symptôme qui ne trompe pas. Ça signifie qu’on trouve maintenant Donald Trump (presque) normal. Jamais auparavant n’avait-on pu l’affirmer de façon aussi incontestable. L’absence de commotion et la tiédeur de l’indignation depuis la publication des allégations de E. Jean Carroll ne peuvent pas s’expliquer autrement.

Bien sûr, Donald Trump est présumé innocent. Il nie et il affirme que son accusatrice « essaye de vendre un nouveau livre », ce qui peut donner l’impression qu’elle agit par calcul. En revanche, les allégations ont été corroborées par deux amies à qui elle a raconté le viol présumé dans les années 90. Et elles concordent avec celles des autres femmes qui disent avoir été agressées par celui qui était naguère un homme d’affaires puissant et charismatique.

Notons que les précédentes allégations, presque toutes rendues publiques vers la fin de la course à la Maison-Blanche, ont bénéficié d’une abondante couverture médiatique. Tout comme la diffusion d’un enregistrement où on entend Donald Trump soutenir que « lorsque t’es une star », tu peux attraper les femmes « par la chatte ». Le tollé avait été tel que sa carrière politique avait failli prendre fin.

Le témoignage de E. Jean Carroll est bien loin d’avoir eu un effet similaire. Pourtant, de toutes les femmes – il y en a une vingtaine – qui ont accusé Donald Trump d’agression sexuelle, aucune n’avait jusqu’ici évoqué un viol. Les plus récentes allégations sont aussi les plus sérieuses.

Pour comble d’insulte, le président a expliqué que E. Jean Carroll « n’est pas [son] genre de femme ».

On a rapporté ces propos grossiers, mais ils n’ont pas provoqué de véritable polémique. Ça aussi, ça étonne, même si Donald Trump a déjà tenu ce type de discours.

Comme l’a dit Trevor Noah, l’animateur du Daily Show aux États-Unis, « si votre démenti donne l’impression qu’il y a un type de femme que vous violeriez, ce n’est pas un bon démenti » !

Imaginez si Barack Obama, après avoir été accusé de viol au beau milieu de son premier mandat, avait déclaré que la femme en question n’était pas son genre !

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L’opinion publique aux États-Unis est désormais désensibilisée. Comme le récit de cette grenouille dans une casserole d’eau froide qui, lorsqu’on fait grimper la température progressivement, s’habitue à ce changement. Les Américains ont fini par s’adapter.

Pas complètement, bien sûr. Mais Donald Trump a réussi, par la force des choses (et en raison de ses talents de communicateur, qui lui permettent de s’en tirer après un faux pas), à modifier ce à quoi les Américains s’attendent de leur président.

Son impolitesse, son insolence, ses coups de gueule, ses grossièretés, son mépris, ses mensonges, ses demi-vérités et, oui, ses agressions ne choquent plus autant qu’avant.

Circulez, il n’y a rien à voir.

C’est troublant.

Et ce cap vient d’être franchi alors que les démocrates s’entredéchirent pour déterminer qui, parmi leurs innombrables candidats, va affronter Donald Trump en novembre 2020. Ça semble vouloir dire que le candidat républicain aura les coudées encore plus franches qu’en 2016, parce que ses offenses ne vont pas susciter autant d’indignation. Si la tendance se maintient, le candidat démocrate aura devant lui un président téflon, auquel aucun scandale ne colle à la peau.