« Allez hop, un peu de sincérité ! Le monde est à pleurer », chantait Jean Leloup au milieu des années 90. Rares sont ceux qui, de nos jours, oseraient le contredire, non ?

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

D’ailleurs, la situation ne s’est-elle pas détériorée au cours des 20 dernières années ? Ne courons-nous pas à la catastrophe ? Les nouvelles sont mauvaises, on le constate tous les jours. Plus qu’hier, moins que demain… C’est du moins ce qu’on en retient.

Des guerres, des attaques terroristes, des accidents d’avion (admettez-le : les problèmes du Boeing 737 MAX vous ont inquiété), des catastrophes naturelles, des drames humains… Comment garder son sang-froid ?

Parmi ceux qui offrent la meilleure réponse à cette question brûlante d’actualité, il y a Hans Rosling, célèbre médecin et chercheur suédois. Il est mort en 2017, mais ses idées ont été regroupées dans un livre publié à titre posthume, Factfulness, qui vient tout juste d’être traduit en français.

Non, le monde n’est pas à pleurer, estime- t-il. Du moins, pas tant que ça.

Pourtant, on ne s’en rend pas compte parce que notre vision du monde est déformée. Elle est « catastrophiquement » et « systématiquement » fausse.

D’autres experts – comme le brillant psychologue et économiste Daniel Kahneman – ont déjà démontré à quel point nous sommes à la merci de nos biais cognitifs. Hans Rosling estime d’ailleurs lui aussi que « s’il est si difficile de déboulonner la vision dramatique du monde, c’est parce qu’elle vient de la façon dont notre cerveau fonctionne ». Il nous invite à développer, de toute urgence, une « vision factuelle » du monde.

Il sait de quoi il parle. Au cours des dernières décennies, il a testé les connaissances de milliers de personnes sur l’état du monde. Et les résultats ont été, en général, désastreux.

Parmi les questions, on retrouvait : 

– Quelle est l’espérance de vie mondiale aujourd’hui ?

Cinquante ans, soixante ans ou soixante- dix ans ?

– Dans le monde entier, les hommes de 30 ans ont en moyenne passé 10 ans à l’école. Combien d’années les femmes du même âge ont-elles passées à l’école ?

Neuf ans, six ans ou trois ans ?

– Comment a évolué le nombre de morts par catastrophe naturelle ces 100 dernières années ?

Il a plus que doublé, il est resté à peu près stable ou il a diminué de plus de moitié ?

Vous serez probablement surpris d’apprendre que l’espérance de vie est de plus de 70 ans, que les femmes de 30 ans ont passé neuf ans à l’école et que le nombre de morts lors des catastrophes naturelles a baissé de plus de moitié.

Ces bonnes nouvelles étonnent, car nous filtrons les informations. Nous nous intéressons surtout à celles qui s’accordent avec ce que le chercheur décrit comme nos « instincts dramatiques ».

Il en énumère une dizaine. L’instinct du fossé, par exemple, qui nous donne l’impression que le monde est divisé en deux : le Nord contre le Sud ou les riches contre les pauvres. L’instinct de la peur, qui nous empêche si souvent de voir clair. L’instinct de la taille, qui nous fait perdre le sens des proportions. C’est celui qui nous pousse à nous méprendre en estimant, notamment, que la proportion d’immigrants dans nos pays est plus élevée qu’elle ne l’est en réalité.

Sans oublier l’instinct négatif, qui « nous conduit à remarquer ce qui va mal plutôt que ce qui va bien ». Cet instinct si nuisible se porte très bien dans nos sociétés modernes. Les médias mettent l’accent sur les drames et non sur les bonnes nouvelles, alors que les algorithmes des réseaux sociaux valorisent l’indignation et favorisent ceux qui crient le plus fort au détriment de ceux qui ont des avis plus nuancés. Sans compter que la virtuosité avec laquelle certains politiciens exploitent nos instincts dramatiques rivalise avec celle mise en œuvre par Kent Nagano lorsqu’il dirige son orchestre !

Résultat : la vision dramatique du monde devient la norme. Et elle « installe dans la tête des gens un sentiment permanent de crise et de stress ».

Les exemples sont nombreux. Et ça mène parfois à des aberrations troublantes. Tenez, il y a quelques semaines, un sondage a révélé que 37 % des habitants des quatre provinces qui contestent la taxe carbone d’Ottawa affirmaient que celle-ci avait nettement fait grimper le coût de la vie. Or, le sondage avait été fait… avant même que la taxe n’entre en vigueur !

Hans Rosling, dans son livre, explique qu’il s’agit de sa dernière bataille « contre l’ignorance mondiale et ses ravages ».

Le défi est de taille, mais l’apport de cet expert suédois n’est pas négligeable. Son travail et celui d’une poignée d’autres experts, comme le Canadien Steven Pinker, qui a publié récemment Le triomphe des Lumières pour dénoncer le catastrophisme ambiant, nous forcent à une prise de conscience fondamentale.

Admettre qu’on a un problème est souvent un premier pas vers la guérison, dit-on. Apprendre à mieux contrôler nos instincts dramatiques et faire le plein de « connaissances de base » est plus facile à dire qu’à faire. Mais en cette ère de post-vérité, où les émotions priment trop souvent les faits, c’est assurément salutaire.

Factfulness : Pourquoi le monde va mieux que vous ne le pensez Hans Rosling Éditions Flammarion 395 pages

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS FLAMMARION

Factfulness : pourquoi le monde
 va mieux que vous ne le pensez