En début de semaine, Justin Trudeau laissait entendre que Jody Wilson-Raybould était derrière lui dans l'épineux dossier SNC-Lavalin. Sa « présence au Conseil des ministres », disait-il, « parle d'elle-même ».

Dans ce cas, que dit sa démission, au juste ?

La réponse à cette question, elle ne peut venir que de Mme Wilson-Raybould elle-même. L'ancienne procureure générale, qui a remis sa démission comme ministre hier, doit avoir la permission de parler librement pour expliquer sa version des faits dans cette histoire nébuleuse.

Tout secret professionnel auquel elle est liée doit être levé.

Selon la version rapportée de source anonyme par le Globe and Mail, le cabinet du premier ministre a exercé une « pression soutenue » sur sa ministre de la Justice afin qu'elle intervienne pour empêcher que SNC-Lavalin soit poursuivie pour fraude et corruption, en échange de certaines exigences et du paiement d'une amende salée (ce qu'on appelle un accord de poursuite suspendue).

Selon la version du cabinet Trudeau, ces « allégations » sont « fausses ». Aucune « demande » de ce genre n'a été faite, ni par le premier ministre ni par son entourage.

Qui dit vrai ? Y a-t-il contradiction entre ces deux versions ? Ou y a-t-il divergence d'interprétation ?

Autrement dit, y a-t-il simplement eu une discussion entre les deux parties sur le sort qui attend SNC-Lavalin et sur l'existence de ce nouvel outil juridique qu'est l'accord de réparation ? Ou y a-t-il eu suggestion ? Directive ? Ou carrément, un ordre donné ?

La démission de Mme Wilson-Raybould rend toute clarification urgente. Car selon bien des juristes, la tenue d'un échange entre M. Trudeau et Mme Wilson-Raybould n'a rien d'illégal en soi. La loi permet même à la ministre de la Justice de prendre conseil auprès de ses collègues du cabinet, incluant le premier ministre.

Par contre, contrairement aux autres ministres, son statut de procureure générale la protège de toute pression, de toute commande, de toute directive venant d'un élu ou de son entourage. C'est le principe de l'indépendance judiciaire.

On pourrait certes croire, au lendemain de la démission subite de Mme Wilson-Raybould, qu'un tel ordre venant de haut a été donné. C'est ce que conclut l'opposition. Mais si c'était le cas, pourquoi n'a-t-elle pas démissionné plus tôt alors qu'elle était ministre de la Justice ? Pourquoi avoir accepté dans le silence d'être rétrogradée aux Anciens Combattants ? Pourquoi avoir attendu que l'histoire soit révélée au grand jour pour laisser sa colère s'exprimer ?

Il importe donc de se garder de toute conclusion hâtive. La lumière doit d'abord être faite sur la teneur de la discussion et le degré de pression appliqué par le cabinet Trudeau, le cas échéant.

Et parallèlement, il faut en savoir plus sur les réticences de Mme Wilson-Raybould quant à la possibilité d'une entente à l'amiable, alors que Justin Trudeau semble favorable, de même que François Legault et SNC-Lavalin, bien sûr.

Curieusement, les commentateurs ont déjà fait leur lit dans ce dossier sans avoir tous les faits. Plus curieux encore, leur commentaire est motivé non pas par ce qu'ils savent, mais par leur code postal : les observateurs québécois sont généralement plus magnanimes à l'endroit de Trudeau, car plus sensibles à l'avenir de SNC-Lavalin, mais ailleurs au pays, on hurle au traitement de faveur électoraliste pour une entreprise basée dans une province dont l'appui s'annonce crucial.

Pour le bien du dossier, Justin Trudeau doit crever l'abcès, et donc éviter de se servir de l'enquête du commissaire à l'éthique pour s'enfermer dans le silence. Il doit lever toute clause de confidentialité et accéder à la demande de l'opposition, qui souhaite des comparutions devant le Comité permanent de la justice et des droits de la personne.