L'uniforme des policiers de Montréal devrait-il inclure une caméra corporelle pour filmer leurs interventions ? La Commission de la sécurité publique de la Ville se penche là-dessus aujourd'hui, mais la situation est claire. Cette technologie, aussi attirante soit-elle, n'est absolument pas nécessaire à Montréal.

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), qui a mené un projet-pilote avec trois postes de quartier et deux autres unités administratives, présentera son rapport lors d'une discussion publique ce matin. Ses conclusions sont déjà connues : le SPVM ne recommande pas d'investir là-dedans.

Le bilan n'est pas tout noir. Les agents des postes de quartier ont jugé ces caméras utiles au travail policier. Les enquêteurs ont trouvé que les enregistrements vidéo donnaient une meilleure idée des interventions et incitaient à échanger sur les bonnes pratiques. Et les citoyens ne se sont pas offusqués de la présence de ces caméras. Ceux qui se sont fait remettre un constat d'infraction se sont dits indifférents, pour la plupart. Et ceux qui ont fait appel au 911 ont indiqué être à l'aise avec l'idée et le fait d'être filmés.

Ces caméras se sont néanmoins attiré de nombreuses critiques.

La majorité des agents trouvent qu'elles rendent leur langage et leurs interactions avec les citoyens plus impersonnels, en contradiction avec l'esprit d'une police de quartier. Près de 90 % d'entre eux ont eu l'impression d'être surveillés et beaucoup ont dit craindre que les enregistrements soient utilisés contre eux.

Que des policiers n'aiment pas voir leur travail filmé, on peut le comprendre, mais ce n'est pas là-dessus que Montréal devrait se baser pour investir ou non dans des caméras corporelles.

Le problème vient plutôt de l'écart énorme qui existe entre les attentes que suscite cette technologie et la réalité du terrain.

Ces caméras sont vues comme une protection pour les citoyens comme pour les policiers. La possibilité d'avoir les images d'une intervention, en cas de plainte ou pour répliquer à une vidéo virale, en fait rêver plusieurs. Mais la réalité est tout autre.

Entre les moments où les agents n'ont pas le droit d'activer leur caméra et ceux où ils oublient de le faire, beaucoup d'images manquent à l'appel. Avec cinq enregistrements totalisant près d'une demi-heure de vidéo par jour en moyenne, un patrouilleur peut accumuler beaucoup de matériel sans qu'on y retrouve la séquence désirée. Le traitement et l'utilisation de ces images par les agents et les enquêteurs demandent aussi beaucoup de temps. Et les exigences de format et de présence policière pour pouvoir les utiliser devant les tribunaux rajoutent à la tâche.

Déployer cette technologie coûterait 24 millions par an, soit presque 4 % du budget actuel, estime le SPVM. On peut discuter des chiffres, mais la lourdeur est indéniable.

Aux États-Unis, où les caméras corporelles sont présentes dans environ la moitié des corps policiers, certains y renoncent en raison des coûts, signalait le Washington Post la semaine dernière. Des procureurs sont aussi aux prises avec une explosion des frais.

Et c'est sans compter l'intrusion dans la vie des citoyens.

Les commissaires canadiens à la protection de la vie privée sont catégoriques : les caméras corporelles portent bel et bien atteinte à la vie privée et à la protection des renseignements personnels des personnes filmées. Avant de déployer cette technologie, il faut démontrer non seulement qu'elle répond à un véritable besoin, mais qu'il n'y a pas d'autre solution, ont-ils prévenu en 2015.

Les pratiques du SPVM ne sont pas parfaites, loin de là. Mais sommes-nous en présence d'une crise qui ne puisse se régler qu'avec le port de caméras corporelles ? Si jamais on en arrive là, on pourra en reparler, mais pour l'instant, ce n'est aucunement le cas.

> Consultez le document d'orientation sur l'utilisation des caméras corporelles