S’il y a un fil conducteur dans la mise à jour économique du nouveau gouvernement Trudeau, c’est celui du marketing.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Tous les slogans électoraux y trouvent leur place : investir dans les communautés, rendre la vie plus abordable, renforcer la classe moyenne et maintenir le déficit à un niveau « responsable ».

Pour les chiffres, par contre, c’est moins cohérent.

D’un côté, le ministre des Finances, Bill Morneau, veut réduire les revenus avec une baisse d’impôt et augmenter les dépenses avec de nouveaux programmes. De l’autre, il s’engage à dégager des marges de manœuvre pour intervenir lors du prochain ralentissement économique. 

Bref, il promet à la fois de réduire et d’augmenter l’argent disponible.

La conséquence la plus probable : le poids de la dette (en pourcentage du PIB) augmentera légèrement à court terme. Ou à tout le moins, ce ratio ne diminuera pas autant que ce qui était promis.

Bien sûr, on est très loin de la crise financière. Dans l’ensemble, M. Morneau a raison de dire que les finances publiques du pays sont en excellent état. Parmi les membres du G7, le Canada affiche le plus faible ratio dette nette/PIB et la deuxième croissance économique. Les agences de notation maintiennent encore son enviable cote de crédit AAA. Autre indicateur important, le remboursement de la dette ne compte que pour environ 7 % des dépenses annuelles de l’État. Soit nettement moins que le sommet de 30 % du milieu des années 90.

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La tranche de revenus entre 13 038 et 15 000 $ ne sera plus imposée, a révélé le gouvernement Trudeau.

Reste que l’indiscipline financière semble s’être confortablement installée au pouvoir. En 2015, les libéraux promettaient d’équilibrer le budget d’ici à la fin de leur mandat. Il est vrai qu’ils ne pouvaient prévoir la baisse du prix du pétrole, la lenteur de la reprise américaine et l’essoufflement de la Chine. Mais en abandonnant l’objectif du déficit zéro, ils ont perdu un peu leur motivation à contrôler leurs dépenses. La nouvelle cible est devenue de baisser le ratio dette/PIB. Et là encore, les libéraux ne sont pas tout à fait à la hauteur. Au mieux, ce ratio restera stable, selon les projections de l’ancien directeur parlementaire du budget Kevin Page, publiées par le magazine Maclean’s.

On le répète, les finances demeurent très saines.

Ce qui suscite l’inquiétude, c’est qu’il semble désormais n’y avoir aucun prix politique à payer pour échouer à atteindre ses cibles.

Aucun incitatif à contrôler les dépenses de programmes.

Par exemple, la nouvelle mise à jour économique révise à la hausse la projection de déficit pour 2019-2020 : elle sera de 26,6 milliards, soit 7 milliards de plus que prévu. On est loin de la marge d’erreur. La différence s’explique par les faibles taux d’intérêt (qui haussent entre autres les charges pour les retraites) et les nouvelles baisses d’impôt.

Mais justement : pourquoi réduire les revenus en même temps qu’on apprend que le déficit dépassera les prévisions ?

Les libéraux répondent qu’il faut aider la « classe moyenne et les gens qui travaillent fort pour en faire partie ». Or, la baisse d’impôt n’aidera pas ces gens qui espèrent rejoindre ladite classe moyenne. En effet, les ménages les moins riches en profiteront peu ou pas, comme l’a démontré le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA). Ce sont les ménages aux revenus entre 88 000 et 195 000 $ qui récupéreront le plus d’argent. Et cela coûtera à terme près de 6 milliards par année à l’État.

Depuis 2015, les libéraux se félicitent avec raison d’investir dans les communautés, par exemple pour les transports collectifs et le logement. Ils se vantent aussi à juste titre d’avoir réduit la pauvreté grâce à leur allocation pour les enfants. Mais si c’était justifié de le faire, c’est parce que ces mesures étaient intrinsèquement bonnes. Pas parce qu’elles étaient requises pour faire croître l’économie, qui roulait déjà à plein régime.

C’est lors d’un ralentissement ou d’une récession que cette stimulation deviendra nécessaire. Or, cette marge de manœuvre, M. Morneau continue de la faire fondre.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre des Finances du Canada, Bill Morneau

En incluant la baisse d’impôt, les libéraux ont promis en campagne électorale de hausser les dépenses de 9 milliards en 2020-2021. Et c’est sans compter les demandes à venir de l’opposition ou des provinces comme l’Alberta, qui veut bonifier le programme de stabilisation.

Dans l’ensemble, les finances du Canada restent dans un état très enviable. Mais ce n’est pas grâce au premier ministre Trudeau – il a hérité de cette situation. Il devrait s’assurer que ce sera aussi le cas de la personne qui lui succédera.

* La baisse d’impôt consiste en la hausse du premier palier, de 13 038 à 15 000 $. En d’autres mots, la tranche de revenus entre 13 038 et 15 000 $ ne sera plus imposée. Les Canadiens plus pauvres en profiteront moins, parce qu’ils ne payent pas d’impôt ou parce qu’ils profitent déjà de déductions particulières sur ces revenus.