Avez-vous remarqué ? Il y a quelque chose de différent avec la campagne électorale fédérale en cours.

François Cardinal
François Cardinal La Presse

Il n’y a tout simplement pas… de campagne.

Ou du moins, il n’y a pas de campagne électorale fédérale comme à l’habitude, avec de grands engagements pancanadiens, des programmes nationaux et de vastes promesses qui visent l’intérêt général.

Portez en effet attention aux annonces quotidiennes des trois partis susceptibles de prendre le pouvoir. Vous réaliserez bien vite qu’ils privilégient des mesures ultraciblées qui s’adressent à une portion bien précise de l’électorat. Les familles, par exemple, qui trouvent que les traversiers de la Colombie-Britannique sont trop chers. Ou encore les patients exaspérés par le manque de services de l’hôpital de Brampton, en Ontario. Deux publics que le NPD a ciblés.

Disons-le : on est loin de la campagne de 2015 que les libéraux ont gagnée grâce à la légalisation du cannabis, la tarification du carbone et la réforme du mode de scrutin !

Cette fois-ci, à part quelques exceptions comme un corridor énergétique transcanadien ou un programme national d’assurance médicaments, on s’en tient à des engagements très prosaïques.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, ARCHIVES LA PRESSE

« Il y a quelque chose de différent avec la campagne électorale fédérale en cours », constate François Cardinal.

Le Parti libéral veut réduire de 25 % les frais de téléphonie cellulaire, par exemple. Il entend offrir 250 $ aux entreprises qui souhaitent élargir leurs services en ligne.

Le Parti conservateur compte éliminer la TPS sur les factures résidentielles de chauffage et d’électricité. Il veut ramener le crédit d’impôt sur les titres de transports en commun.

Autant de promesses qu’on peut bien additionner, mais qui ne constitueront jamais une vision d’ensemble. On peut bien proposer de réduire de 25 % les budgets de l’aide étrangère, cela n’est pas une approche originale des affaires internationales. On peut bien nommer un groupe de scientifiques pour trouver une façon de réduire les gaz à effet de serre, cela ne remplacera pas un véritable plan de lutte contre les changements climatiques.

Remarquez, il n’y a rien de condamnable en soi dans ces promesses. Mais difficile de ne pas voir le virage clientéliste et populiste que prennent de plus en plus les campagnes électorales, au fédéral, mais aussi dans les provinces, notons-le.

Rappelez-vous les élections québécoises, l’an dernier… Un parti promettait des lunchs aux élèves, un autre souhaitait offrir une deuxième carte d’assurance maladie aux enfants de parents séparés.

On s’éloigne de l’intérêt général, convenons-en, et on le remplace par l’addition d’intérêts particuliers. Pour le meilleur et pour le pire.

Voilà d’ailleurs pourquoi les partis fédéraux s’ingèrent avec autant d’empressement dans les compétences provinciales : c’est là que se trouvent les compétences plus « concrètes » qui permettent de faire une différence dans la vie des citoyens.

Selon une compilation faite à la mi-campagne par Éric Montigny, professeur de science politique à l’Université Laval, le Parti libéral s’est permis plus d’annonces quotidiennes dans des champs de compétences provinciales (6) que dans des compétences fédérales (5). Même chose pour le NPD (9 contre 6), note-t-il dans un texte à paraître sur le site de l’Institut de recherche en politiques publiques.

« On voit bien que ces partis ne mènent pas une campagne électorale fédérale, précise-t-il. Plutôt, ils multiplient les mesures fiscales très ciblées et les annonces dans les champs de compétences provinciales dans le but de rejoindre certaines catégories bien particulières de l’électorat. »

Pourquoi ? Parce que les partis ne cherchent plus à attirer le plus de Canadiens possible, mais bien à inciter leurs sympathisants à aller voter et à séduire les indécis… presque un par un. Le déclin de la participation et de l’identification partisane poussent ainsi les partis à proposer des choses bien concrètes qui « parlent » aux électeurs.

Ajoutons à ça la force de la technologie et des focus groups qui permettent à chaque parti de cibler un peu mieux les électeurs à qui ils veulent parler, et ainsi, de leur offrir exactement ce qu’ils demandent.

Il y a peut-être du bon là-dedans. Mais la contrepartie, c’est l’effacement graduel des grandes visions, des projets de société, des engagements qui rejoignent autant le citoyen de Vancouver que celui de Sept-Îles.

On segmente, on découpe, on fractionne toujours plus, et on éloigne ainsi l’idée qu’une campagne sert aussi à regrouper les électeurs autour de thèmes communs et de propositions larges qui font consensus.

Et on laisse ainsi les thèmes s’imposer au gré de l’actualité, comme l’identité ou le blackface. Plutôt que de miser avec audace sur de grands enjeux urgents qui méritent des solutions qui dépassent une ligne, comme les inégalités sociales, le logement abordable, la sécurité numérique ou l’électrification des transports.

Paradoxalement, si les appuis aux différents partis ne bougent pas beaucoup depuis le déclenchement des élections, c’est peut-être aussi parce que les Canadiens ne réalisent même pas qu’une campagne est en cours.

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