Ça paraît difficile à croire, mais il existe encore, dans le nord de l’Ontario, des bouts de voies publiques portant le nom de… Colonization Road. Quand la Ville de Kenora a voulu rebaptiser l’un de ces chemins, il y a deux ans, pour mettre fin à la glorification du passé colonial, l’idée de l’appeler « route de la Réconciliation » a brièvement flotté dans l’air. Finalement, le conseil municipal lui a donné le nom d’une rue voisine existante.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Dans un registre plus spectaculaire, la Ville d’Halifax a fait retirer, en janvier 2018, la statue de son fondateur Edward Cornwallis qui trônait au milieu du parc de même nom. Raison de cette « destitution » : cet ancien gouverneur de la Nouvelle-Écosse avait offert des récompenses à tous ceux qui lui apporteraient le scalp d’un Micmac — homme, femme ou enfant…

Longtemps, l’histoire telle que racontée par les colons européens et leurs descendants a occulté la brutalité de celui qui a donné naissance à Halifax, en 1749. Tout comme elle a passé sous silence certains « faits d’armes » du commandant britannique Jeffrey Amherst, qui méprisait les peuples autochtones et préconisait l’utilisation de couvertures infectées par la variole pour les éradiquer.

La semaine dernière, la Ville de Montréal a annoncé le changement du nom de la rue qui honore le général Amherst pour le remplacer par un mot mohawk signifiant « fraternité » : Atateken.

Il y a une bonne dizaine d’années que le projet de débaptiser la rue Amherst est discuté à Montréal. En passant enfin à l’acte et en rebaptisant cette rue importante d’un nom en langue autochtone, l’administration Plante a fait un geste symboliquement fort.

Il ne s’agit pas seulement, ici, de détrôner un général aux idées sanguinaires. Il s’agit aussi de changer la lecture d’une Histoire qui a trop longtemps présenté un seul point de vue : celui des colons « blancs ».

D’y inclure dorénavant l’autre point de vue, celui des autochtones. Et d’en faire une expérience commune dont personne n’est exclu.

« Quelque chose manquait dans notre Histoire, et ce quelque chose, c’est nous », a résumé succinctement le grand chef de Kanesatake, Serge Simon, au moment de la cérémonie qui a marqué l’annonce du changement de nom.

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Les grands virages historiques sont souvent accompagnés de révolutions toponymiques. On n’a qu’à penser à Saint-Pétersbourg, devenu Petrograd, puis Leningrad, puis à nouveau Saint-Pétersbourg au gré des turbulences de l’histoire russe.

Après la chute du rideau de fer, les principales villes est-européennes ont fait le grand ménage dans leurs toponymes, retirant les noms des héros communistes des plaques de rues pour leur redonner leurs noms anciens – ou ceux des nouveaux héros, les militants prodémocratie.

La destitution symbolique du général Amherst s’inscrit elle aussi dans une lame de fond qui remet en question une vision à sens unique de l’histoire canadienne. Et qui consiste à prendre conscience de la présence des peuples autochtones, et pas seulement à travers des crises et des tensions.

« C’est la crise d’Oka qui a fait réaliser aux Québécois la présence des autochtones », souligne l’ancienne présidente de Femmes autochtones du Canada, Michèle Audette. Vingt-neuf ans plus tard, celle-ci a le sentiment que les deux peuples se parlent. Et de plus en plus, d’égal à égal.

Les plaques tectoniques sont en train de bouger. Et le changement de nom de la rue Amherst symbolise cette évolution.

Il faut souligner la contribution de l’administration Plante à cette conversation qui, il n’y a pas longtemps, aurait été inimaginable. Celle-ci a d’ailleurs nommé une avocate d’origine crie, Marie-Ève Bordeleau, au poste de Commissaire aux relations avec les peuples autochtones. Une première à Montréal, qui laisse penser que le changement s’inscrira dans la durée.

Selon elle, l’élimination de la rue Amherst n’est qu’un début. La Ville est en train de créer une banque de noms autochtones pour des lieux publics futurs. Mais la présence autochtone à Montréal peut aussi s’exprimer par des démarches architecturales, comme celle qui est entreprise pour l’aménagement de la rue Peel, avec un design mobilier conçu en collaboration avec des créateurs mohawks.

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En corrigeant des pans de l’histoire longtemps occultés, ne risque-t-on pas d’aller trop loin ? Jusqu’où faut-il déboulonner les statues ?

Une soixantaine de héros sécessionnistes, notamment le général sudiste Robert E. Lee, ont été descendus de leur piédestal aux États-Unis : des statues ont été retirées, des écoles et des rues ont été rebaptisées.

À Lexington, au Kentucky, on a choisi de préserver les statues — mais d’y ajouter des panneaux informatifs expliquant le rôle que ces personnages ont joué dans l’histoire.

En conservant une ruelle Amherst, près du marché Saint-Jacques, Montréal s’inscrit un peu dans cette tendance qui a le mérite de ne pas évacuer complètement les personnages historiques, question de ne pas oublier leur rôle, positif ou négatif.

Ainsi, il n’est pas non plus question de déboulonner la statue de John A. Macdonald de la place du Canada, au centre-ville. Il y a 10 mois, l’administration municipale de Victoria a pourtant retiré la statue du 1er premier ministre du Canada de son hôtel de ville à cause du rôle qu’il a joué dans la création des pensionnats autochtones. Le John A. Macdonald montréalais est régulièrement aspergé de peinture par des militants qui voudraient lui faire connaître le même sort.

Mais entre reconnaître les parts sombres de notre histoire et les effacer, il y a un pas que Montréal a bien raison de ne pas vouloir franchir.