Le premier ministre François Legault s’en serait sûrement passé de celle-là. Après avoir reproché au précédent gouvernement de ne pas protéger les sièges sociaux, il a fallu que ce soit précisément Transat, la société qu’il a cofondée, qui fasse aujourd’hui l’objet de convoitise. Mais le péril n’est peut-être pas si grand qu’il y paraît.

Ariane Krol
Ariane Krol La Presse

Au moins deux entreprises ont manifesté leur intérêt, a-t-on appris à l’assemblée des actionnaires mardi. Qui sont-ils, et quel avenir envisagent-ils pour Transat ? On n’en sait rien puisqu’en fin de journée hier, les prétendants ne s’étaient toujours pas fait connaître publiquement. La société a créé un comité indépendant pour se pencher là-dessus.

Québec a donc pris l’affaire au sérieux. Vu le nombre de fois où François Legault a accusé le précédent gouvernement d’insensibilité face aux disparitions de sièges sociaux, il n’avait pas trop le choix.

Le premier ministre n’est pas d’ailleurs le seul à se sentir « émotif ». Fondée à la fin des années 80 et reconnue pour ses activités de voyagiste et de transporteur aérien, Transat est une entreprise emblématique aux yeux des Québécois.

Et depuis le temps qu’on déplore la fuite de centres décisionnels, les électeurs ont compris que ce ne sont pas seulement des emplois directs, mais de nombreux services (publicitaires, comptables, juridiques, financiers, informatiques, alimentaires, etc.) et organismes sans but lucratif (universités, fondations, etc.) qui risquent d’écoper.

Oui, les règles de propriété canadiennes assurent une certaine protection au transporteur Air Transat, qui ne peut être détenu à plus de 49 % par des intérêts étrangers. Mais ça ne s’applique qu’à lui, et non aux autres activités du groupe, comme les voyages organisés. D’ailleurs, même un transporteur canadien ne serait pas forcément l’acquéreur idéal. Air Canada (à supposer qu’elle passe le test des autorités de la concurrence) serait sans doute tentée d’éliminer les dédoublements avec son propre siège montréalais. Et WestJet, bien que plus complémentaire, trouverait sans doute avantageux de centraliser certaines décisions, et fonctions, à son siège social de Calgary.

Plusieurs autres noms ont été évoqués, comme le poids lourd allemand du voyage TUI, qui détient déjà une participation dans Sunwing au Canada, et la chinoise Fosun, actionnaire du groupe britannique Thomas Cook. Il s’agit de pures spéculations, et non de rumeurs le moindrement fondées, mais elles alimentent une autre crainte, celle d’un démembrement du groupe Transat, qui réduirait son empreinte ici.

On n’en est pas là, heureusement. Et il y a de bonnes raisons de croire que le pire puisse être évité.

Le ministre de l’Économie et responsable d’Investissement Québec, Pierre Fitzgibbon, a non seulement exprimé sa préférence pour le maintien de l’intégrité de Transat et de son centre décisionnel au Québec, mais assuré que son gouvernement serait là pour appuyer, au besoin, des investisseurs désireux d’aller dans ce sens.

Et ça paraît tout à fait réaliste. Même si le titre a décollé cette semaine, la capitalisation boursière de Transat tourne encore autour des 350 millions de dollars. Aucune commune mesure, donc, avec les ressources qu’auraient exigé la sauvegarde d’un Rona, qui s’est vendu à l’américaine Lowe’s pour 3,2 milliards en 2016.

L’annonce de mardi a d’ailleurs suscité l’intérêt d’acheteurs québécois potentiels, a indiqué le ministre Fitzgibbon. Au moins un groupe en a discuté avec lui, sans compter les inévitables curieux dont la réflexion est encore au stade embryonnaire.

Avec son titre sous-évalué et ses alléchantes réserves de liquidités, il n’est pas étonnant que Transat soit courtisée. Mais rien ne dit que ça ira plus loin.

« Une absence de transaction demeure une forte possibilité », souligne l’analyste Cameron Doerksen, de la Banque nationale, dans une note publiée cette semaine. Ce ne serait pas la première fois. Un comité indépendant du conseil d’administration avait notamment été formé en 1995 pour faire face aux avances du défunt transporteur Royal Aviation, lesquelles avaient finalement été repoussées.

Il pourrait s’écouler plusieurs semaines avant qu’on ait des développements concrets. François Legault n’en a donc pas fini avec cette entreprise qu’il avait délaissée pour la politique à la fin des années 90, mais à laquelle il doit toute sa réputation d’homme d’affaires. Ce sera évidemment un test pour son gouvernement. Il n’est pas gagné d’avance, mais il est loin d’être insurmontable.

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