Le texte d’Evelyne Gaillardetz sur l’OCCI et les soins à domicile publié samedi nous a valu un abondant courrier. Voici un aperçu des commentaires reçus.

La Presse

Faire des « statistiques »

Tout à fait d’accord, les infirmières passent près de 50 % de leur journée à faire des « statistiques ». Facilitons-leur la tâche !

— Suzanne Bruneau

Des statistiques futiles

Ce n’est pas le seul endroit où on retrouve des contraintes de ce type…

Dans la majorité des hôpitaux, si ce n’est la totalité, de nombreux rapports et fiches doivent être remplis par le personnel infirmier pour chaque patient, chaque jour, même s’il ne se passe rien. Tout ce beau papier n’est pratiquement jamais consulté par les médecins (dont je fais partie), car indigeste et en grande partie inutile.

Il n’est consulté pratiquement que par les gestionnaires assis dans un bureau (souvent depuis de trop nombreuses années), loin du terrain et de ses difficultés, pour compiler des statistiques d’une utilité souvent futile. On pourrait aussi croire que cela leur permet de justifier leur poste.

On parle de pénurie de personnel, de difficulté de rétention, sans trop se préoccuper pourquoi. Alors pourquoi on ne parle jamais de toutes ces tracasseries administratives qui grugent un temps fou à notre personnel, tout en amputant le temps auprès des patients ?

— Benoit Tremblay, médecin

À l’encontre de mes valeurs

Je travaille en lien avec le réseau de la santé depuis plus de 25 ans, dont les 15 premières en tant qu’intervenante sociale en maintien à domicile. Je suis sortie du réseau en grande partie à cause d’un contexte semblable à celui que vous évoquez et qui allait à l’encontre de mes valeurs et des raisons pour lesquelles j’avais fait des études : observer, écouter, réfléchir, utiliser mon jugement professionnel et mon sens commun, trouver des ressources et aider les gens, être en relation avec des êtres humains, développer un lien, les regarder, les écouter, les toucher, leur sourire, leur faire sentir qu’ils peuvent compter sur moi.

La réalité m’a vite rattrapée. Mon travail consistait à remplir d’interminables outils pour déterminer les besoins et les services. Des questionnaires fastidieux, en grande partie inutiles et que l’on doit refaire ad nauseam, puisque la condition de la personne évolue continuellement (tel est le tribut de ce qu’on appelle le vieillissement).

Il y a aussi les statistiques en lien avec les questionnaires et les interventions faites auprès des personnes, quand il nous reste du temps pour faire des interventions ! Parce que ça prend beaucoup de formulaires, de statistiques, de réunions, de comités afin de déterminer les besoins de la personne et par la suite d’autres formulaires, statistiques et comités pour décider quel sera le meilleur moyen pour répondre à ce besoin, et puis, s’il nous reste du temps, on pourra peut-être entrer en relation avec la personne…

Depuis une dizaine d’années, je travaille en périphérie du réseau de la santé et la situation ne s’est pas améliorée : les OCCI ont remplacé les OEMC, même affaire, juste plus longs. Et puis il y a les SIRTF, autres outils d’évaluation dont je vous épargne les détails.

Je constate simplement que le besoin de tout contrôler, de tout évaluer, de tout mesurer, par peur de faire une erreur. Par peur de prendre un risque calculé ? Par peur de poursuite ? Par besoin de tout standardiser ? Parce qu’on pense que ça va être plus efficace ?

Cette façon de faire est totalement contre-productive, elle vient annihiler toute motivation chez les intervenantes, qu’elles soient infirmières, travailleuses sociales, nutritionnistes, ergothérapeutes, physiothérapeutes et autres, puisque nous perdons la liberté d’utiliser notre jugement professionnel et notre jugement tout court au profit d’une mécanique, voire d’une machine qui, plutôt qu’être au service de l’humain, le déshumanise.

— Ann-Marie Pigeon

L’encadrement est nécessaire

Complètement en désaccord avec vous. Elles ne sont pas toutes des anges et elles sont humaines ; l’encadrement est nécessaire. Nous ne pouvons, comme société, nous permettre d’abaisser nos critères et de niveler par le bas. J’ai travaillé 30 ans dans le réseau ; j’ai été témoin de toutes sortes de subterfuges pour ne pas faire son travail et rendre des comptes. Avez-vous déjà vu, en entreprise privée, ne pas comptabiliser le travail ? 

— Clémence Frigon

Plus simple et efficace

La paperasse est essentielle pour agir avec rigueur et transmettre les informations importantes, mais n’y a-t-il pas moyen de la rendre plus simple et efficace ? Quand le temps d’intervention se perd entre la rédaction et la lecture de documents, on reste dans l’inaction directe et on ne fournit pas les services pour lesquels la paperasse a été instaurée. Est-ce que les services publics vont finir par arrêter de travailler en silos ? Quel chaos !

— Chantal Rheault

Passer à côté du but

Merci, enfin, de souligner cet irritant majeur. N’oublions pas les inhalothérapeutes qui se doivent aussi de remplir ce questionnaire ardu pour eux et pour les patients. Quelle perte de temps ! Un questionnaire peut prendre jusqu’à deux heures à domicile et doit souvent être prolongé sur deux visites, car le patient s’épuise à répondre aux questions.

De plus, dans la plupart des cas, il doit être terminé au CLSC… donc encore moins de temps à soigner les patients. Réjean Hébert avait fait la promotion de cet outil (ancien OEMC), qui était en format papier. Maintenant, il est informatisé, avec tous les ratés informatiques que nous pouvons connaître.

Ministère de la Santé, vous passez à côté de votre but : soigner activement les patients. Et nous n’avons pas besoin professionnellement de cet outil pour détecter leurs besoins. Nous le faisons très bien.

— France Lafrenière

Faire confiance

Faire confiance aux professionnels plutôt qu’aux politiciens ! Que les enseignants enseignent et que les infirmières soignent ! Au diable les données personnelles insignifiantes ! Une infirmière compétente connaît son patient et est la mieux placée pour apporter des solutions. 

— Nicole Tremblay

N’y allez-vous pas un peu fort ?

Vous expliquez bien l’excès que représente l’utilisation de cet outil, mais n’y allez-vous pas un peu fort en suggérant son abolition ? Un minimum de données sur l’état de santé des patients âgés me semble nécessaire, ne serait-ce qu’en cas de changement de soignant responsable, un suivi fort utile pour le personnel et moins harassant pour le patient qui devrait recommencer, l’absence de ce type de suivi entre les services du système étant une tare.

— Jean Rivet

Frustration chronique

J’ai souri à la lecture de ce texte. Un sourire jaune, bien entendu ! Lorsqu’un outil informatique, en l’occurence ce formulaire OCCI, dont le but est d’assurer un meilleur suivi des soins prodigués à domicile, devient un obstacle à ces soins… c’est tout dire !

Je suis une infirmière clinicienne qui travaille dans un centre hospitalier universitaire de Montréal depuis plus de 30 ans. Au fil du temps et de l’avancement des connaissances en sciences infirmières, j’ai remarqué la multiplication des questionnaires et des grilles d’évaluation de risque à compléter durant le séjour d’un patient, autant aux urgences qu’à l’étage (chute, plaie, syndrome d’allure grippale, personnes de 75 ans et plus, délirium, etc.) pour évaluer « efficacement » la clientèle et déterminer leurs « nombreux » besoins.

Comme si le jugement professionnel de l’infirmière n’était pas considéré comme suffisant et que le développement de ces outils devenait essentiel pour « standardiser » ce jugement et ainsi en assurer sa qualité. Besoins prioritaires identifiés, interventions ciblées, tout cela au nom de l’efficacité et du gain de temps… Mais celui-ci nous fait souvent défaut, autant lors de la prestation des soins à domicile qu’en centre hospitalier. Parce que tout ce temps à passer à évaluer le patient qui est devant nous et à rédiger les nombreux documents, nous ne l’avons plus lorsqu’il est temps d’intervenir et d’appliquer le fameux plan de soins… au complet !

Ce qui fait de nous des professionnels en soins frustrés, et ce, de façon chronique. On nous forme pour être des experts en collecte de données sensibles et en évaluation de la condition physique et mentale des personnes sous notre responsabilité. Rendu dans les milieux de soins, il devient très difficile d’appliquer les plans d’intervention élaborés faute de temps et de ressources humaines. C’est un non-sens.

Dans ce contexte, la qualité des soins laisse souvent à désirer et ainsi, la satisfaction du devoir accompli n’est jamais atteinte. Difficile d’attirer et de retenir les jeunes professionnels en soins dans ce contexte. On passe à côté de l’essentiel, c’est-à-dire entrer en contact avec l’autre, prendre le temps de le connaître dans toutes ses dimensions, mériter sa confiance, prodiguer les soins avec sécurité, humanité et sensibilité, constater, évaluer leurs effets et les améliorer au besoin. C’est ça, donner des soins… pas de « pitonner sur un ordi » durant des heures.

— Sylvie Ouellet, infirmière clinicienne, Laval