Les procès criminels sont rarement des lieux propices aux « débats de société », et celui de Michel Cadotte n'a pas fait exception. Il n'en a pas moins été un révélateur social. L'illustration brutale de ce qui est refoulé, inavouable, qu'on ne veut pas trop regarder en face.

YVES BOISVERT LA PRESSE

Je ne parle pas de l'aide médicale à mourir, dont on remet en question l'étendue.

Je parle de l'aide à vivre, dont on parle moins. Je parle de ceux qui laissent à peu près tout pour aider, soigner, aimer un proche et qui sont au bord de l'abîme.

Au départ, le thème de ce procès semblait être : faut-il permettre l'aide médicale à mourir pour les personnes démentes ou atteintes d'alzheimer en phase avancée ? 

Car avant d'étouffer sa femme avec un oreiller, Michel Cadotte avait fait cette demande pour elle. Elle lui a été refusée : il faut être conscient pour cela, et Jocelyne Lizotte ne l'était plus depuis longtemps.

On parle d'étendre les paramètres de l'aide médicale à mourir, et ça va arriver inévitablement. Mais dans le cas des personnes démentes, même avec un accord préalable, ce n'est pas demain la veille qu'on en arrivera là. « Endormir » une personne qui ne sait pas ce qui lui arrive, c'est aller dans une dimension inédite de « l'acte médical »...

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En attendant, tournons plutôt la tête et observons la vie de Michel Cadotte depuis 10 ans. Sa femme voulait absolument mourir à la maison. Il a tenu parole tant qu'il a pu. Il a tenté de travailler de nuit. Mais le reste de la journée de soins, de crises et de tracas rendait son sommeil impossible. Il est revenu à son horaire de jour dans une imprimerie. Mais il s'absentait si souvent, il était si épuisé qu'on l'a finalement mis à la porte. Appauvri, sans ressources, il a dû déménager et finalement se résoudre à placer sa femme en 2013.

On lui a diagnostiqué une dépression majeure. Il a craqué. Et un jour de février, il y a deux ans, il s'est rendu comme d'habitude au centre de soins de longue durée, mais cette fois, c'était la dernière.

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Accusé de meurtre non prémédité, il a été déclaré coupable d'homicide involontaire par le jury. Le verdict d'acquittement n'était pas ouvert. Mais le jury peut tenir compte de l'état mental altéré de l'accusé pour ce verdict « moindre ». Et nul doute que la situation infiniment triste de ce couple et le dévouement dont l'accusé a fait preuve pendant toutes ces années ont ému le jury.

Maintenant, la juge Hélène Di Salvo devra infliger une peine qui n'a rien d'automatique. En théorie, le crime est punissable au maximum par l'emprisonnement à vie. Mais contrairement au meurtre, la loi ne prévoit pas de minimum ni de peine automatique. 

Les peines en la matière vont de zéro à l'infini, selon que le cas se rapproche davantage de l'accident ou du meurtre, et selon le profil de l'accusé. Celui-ci est hors norme, les précédents ne sont pas nombreux.

En 1990, à Montréal, Micheline Poulos avait été condamnée à trois ans de pénitencier pour avoir mis fin aux jours de son conjoint malade. Le cas était très différent : c'est l'homme, qui se croyait atteint de cancer, qui avait ordonné à la femme de lui tirer une balle. Mais le jury avait aussi rejeté le verdict de meurtre et opté pour l'homicide involontaire : la femme avait un trouble de la personnalité et était soumise aux quatre volontés de sa « victime », dont elle ne souhaitait nullement la mort.

« Causer la mort de quelqu'un par un acte illégal, quelle que soit la noblesse des intentions de l'auteur, est contraire à la loi et aux valeurs les plus fondamentales de notre société », avait écrit le juge Fraser Martin.

« Si nos tribunaux ne punissent pas de façon énergique un tel homicide, poursuit-il, nous descendrons bien vite la pente glissante, et c'est une pente qui mène à l'abysse. [...] Où sommes-nous rendus si un parent, un ami, un tiers ou enfin l'État peut avoir sur un individu le pouvoir de mettre fin à la vie ? N'oublions pas que dans de tels cas, on n'entend jamais la victime. »

C'était il y a 29 ans, bien avant l'arrêt Carter, bien avant qu'on parle d'aide médicale à mourir. Au temps où le terme « euthanasie » avait une connotation amorale.

Ce qui n'a pas changé, par contre, c'est que malgré toute la sympathie du monde, on ne peut pas donner un sauf-conduit pénal à quelqu'un décidant de tuer un être humain « pour son bien », en dehors de tout cadre juridique clair.

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Quelle que soit la peine décidée par la juge Di Salvo, il faudra tenter d'entendre ce que le cas de Michel Cadotte nous dit : la solitude des proches aidants, la difficulté d'être soutenu, le manque de souplesse du milieu du travail... Et le désespoir, l'envie d'en finir, de mourir, de tuer même. Ce n'est pas « acceptable », ce n'est pas « légal », ce n'est même pas imaginable ; ça ne devrait jamais arriver. Mais plein de gens sont habités par ces pensées, heureusement sans passer à l'acte.

C'est cette détresse-là qu'on a vue ici, et qu'il faut soulager. Faudrait parler de l'aide à vivre...