En Gerald Butts, Justin Trudeau perd bien plus que son « secrétaire principal ». C'est un vieil ami du temps de ses études à McGill, son plus proche, son meilleur ami. Et c'est l'homme qui, plus que quiconque, a construit les thèmes de la campagne au leadership de Trudeau, puis de sa campagne victorieuse en 2015.

YVES BOISVERT LA PRESSE

Il était pour le premier ministre le plus intime conseiller, l'homme de stratégie et le fournisseur de contenu politique.

Son départ hier est donc catastrophique à plus d'un titre. En théorie, on peut le voir comme un fusible qui accepte de sauter pour protéger le premier ministre. Mais il est douteux que ce sacrifice protège Justin Trudeau des accusations lancinantes d'interférence lancées contre lui par des sources anonymes au Globe and Mail. Hier, dans sa lettre de démission, M. Butts a nié catégoriquement toute interférence. Pourquoi démissionne-t-il ? Parce que même si elles sont fausses, dit-il, ces allégations « existent ». Leur simple existence crée une distraction néfaste : ces allégations « ne peuvent pas et elles ne doivent pas en aucun cas faire obstacle au travail essentiel qu'effectuent le premier ministre et son bureau au nom de tous les Canadiens. Ma réputation est ma responsabilité. C'est à moi de la défendre. C'est dans les meilleurs intérêts du cabinet et de son important travail que je démissionne. »

Le geste se veut noble, mais pense-t-il vraiment que les partis de l'opposition vont se contenter d'un dommage collatéral ? C'est le premier ministre qui est visé, et cette démission n'y changera pas grand-chose.

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Pour que la solution à la crise soit de sacrifier celui qui est l'ombre pensante derrière le premier ministre, il faut que la panique se soit emparée de la place.

Depuis une semaine et demie que dure la crise, Justin Trudeau n'a fait qu'empirer la situation par une série de déclarations nébuleuses.

Il nie, bien sûr, avoir fait pression sur la procureure générale pour qu'elle accepte de négocier un accord de réparation spécial avec SNC-Lavalin, ce qui aurait pour effet de mettre fin aux accusations criminelles contre la multinationale - pas ses anciens dirigeants, qui sont jugés à part. Une condamnation pour fraude et corruption est susceptible d'entraîner pour la firme un bannissement de tous les contrats publics au Canada pour une période de dix ans.

Mais presque chaque jour, M. Trudeau avance certains détails - une discussion avec Jody Wilson-Raybould en septembre à ce sujet ; le fait qu'elle aurait dû lui en parler si elle avait un souci ; le fait qu'elle l'appuyait, puisqu'elle avait accepté de quitter la Justice pour les Anciens Combattants...

Tout le monde politique sait le pouvoir immense de Gerald Butts au bureau du premier ministre. Il en mène large, il est le cerveau de l'endroit. Ce fils de mineur de la Nouvelle-Écosse a occupé la même fonction pour l'ancien premier ministre libéral de l'Ontario, Dalton McGuinty, pendant presque 10 ans, avec la même aura de succès, le même côté rugueux et autoritaire. Mais dans ce cas-ci, c'est un ami cher qu'il quitte.

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L'opposition va faire comme elle a fait lors du scandale des dépenses du sénateur Duffy, sous Stephen Harper : elle n'arrêtera pas parce qu'un personnage clé décide de porter le blâme. En fait, ce qui est étrange de la démission d'hier, c'est que M. Butts ne reconnaît aucune faute. Dans le dossier Duffy, le directeur de cabinet de Stephen Harper, Nigel Wright, avait admis une erreur de bonne foi en payant lui-même les dettes du sénateur délinquant. Ici, Gerald Butts démissionne pour qu'on change de sujet.

J'ai déjà écrit qu'en tout état de cause, il n'y a aucune preuve d'agissement illégal ou non éthique de la part de Justin Trudeau, dans l'éventualité où il aurait évoqué l'utilisation de cet « accord » permis par la loi.

Mais ce qui ressort de plus en plus, c'est moins la persistance des attaques de l'opposition que le peu de soutien public dont il jouit de ses propres troupes. Et avec le départ de celui qui en a fait un chef de parti et un premier ministre, Justin Trudeau ressemble de plus en plus à un homme seul, fragile.