La langue de Marchand

Brad Marchand a été le meilleur attaquant des... (PHOTO REUTERS)

Agrandir

Brad Marchand a été le meilleur attaquant des Bruins cette saison avec une récolte de 85 points.

PHOTO REUTERS

Yves Boisvert
La Presse

Brad Marchand. Brad. Marchand. Dès sa naissance, la question de la langue se posait dans ce nom biculturel. On y trouve comprimée toute la tension linguistique canadienne.

Or, dans le sport comme dans tout le reste, ce qui est refoulé finit toujours par ressurgir de la manière la plus inattendue. À presque 30 ans, ce joueur de hockey professionnel s'est mis à lécher ses adversaires au visage.

Slurp par-ci. Slurp par-là. Par deux fois, pendant les séries éliminatoires de 2018, il s'est approché d'un adversaire pour lui humecter la face du bas en haut au moyen d'une lampée bovine spectaculaire. On pouvait presque entendre la rugosité de ses papilles se frotter sur la barbe naissante de ses adversaires.

Que lui arrive-t-il?

Les juristes diront bientôt si le geste correspond à la définition des «voies de fait» ou à celle de l'agression sexuelle, la nature charnelle du geste n'étant pas tout à fait claire encore.

Marchand, un des joueurs les plus salauds de cette ligue, en a peut-être eu assez des coups à la tête, des coups de coude, des coups de genou et autres attaques par-derrière. Il a opté pour une agression plus perverse, qui décontenance totalement l'adversaire.

Quoi? Je viens d'être léché?

Ce n'est pas un coup de poing. Ça ne fait pas mal aux os. Ça ne fait pas saigner. Mais ça se glisse sournoisement sous la peau comme un venin, ça vous monte au cerveau et ça peut rendre fou.

Les autorités de la Ligue nationale sont tout aussi éberluées. Le temps que l'arbitre réalise ce qui venait de se passer et qu'il passe en revue le livre de règlements dans sa tête, la salive était déjà sèche, archi-sèche. Il n'y a pas eu de pénalité.

De toute manière, à quoi bon asseoir Marchand au banc des pénalités quand il faudrait l'étendre sur le fauteuil du psy?

Je suis pour la réhabilitation, moi.

Les Hautes Autorités de la Ligue ont revu l'incident. Déjà, les instances disciplinaires de cette ligue souffrent mille morts avant de suspendre un joueur pendant les séries, même pour une tentative de décapitation. Alors un coup de langue... On fait quoi?

Rien, bien évidemment.

On a envoyé un «avertissement» samedi à M. Marchand : veuillez cesser, svp. C'est un peu comme ces ordres judiciaires de «garder la paix» qu'on distribue machinalement aux criminels endurcis. Oh, qu'ils vont te la garder, la paix, bien au frais à part ça...

***

Ce qui fait mal dans cette histoire, c'est son amoralité. Pas parce que Marchand n'a pas été puni. Parce qu'il est bon. Parce qu'il gagne!

Les joueurs salauds sont généralement des spécialistes. Des déstabilisateurs. Des joueurs de «troisième trio», comme on dit.

Ce qui révolte la conscience, dans le cas de Marchand, c'est qu'il est un des meilleurs joueurs de la ligue. Les experts nous disent qu'il fait partie du meilleur trio de la LNH depuis le début des séries. Passes brillantes, jeux subtils, tir foudroyant, vision, jeu défensif ou offensif... 

Il fait tout bien, très, très bien même, le salaud. C'en est désespérant. Finesse, créativité et violence ne peuvent pas être réunies dans la même personne!

Brad Marchand provoque le même découragement que ce personnage du Joueur d'échecs, de Stefan Zweig : ce jeune champion du monde inculte qui s'est hissé au sommet à la stupéfaction générale.

Son «inculture atteignait la même universalité dans tous les domaines». Et voilà qu'il renversa tous les adversaires sur son passage dans «l'illustre galerie des maîtres des échecs», composée «d'esprits supérieurs les plus variés - des philosophes, des mathématiciens, des gens au tempérament calculateur, imaginatif et souvent créatif».

Le livre est vu comme une métaphore désespérée de l'Europe de 1941, où les nazis triomphaient. La victoire de la force brutale sur l'esprit...

J'ai ce sentiment quand je regarde le parcours de Donald Trump, même comme promoteur immobilier-intimidateur, bien avant d'être élu président (avec moins de voix, excusez-moi, il faut que je le répète).

Y a pas de morale, mesdames et messieurs, la voilà la triste et cruelle vérité.

C'est fou comme un seul coup de langue peut vous déprimer.

Hein? Quoi? Que dites-vous? L'équipe de M. Marchand, les Bruins... ont été éliminés hier? Hon... hon, hon, hon...

Y a peut-être une sorte de justice intermittente sur terre, au fond, pour venir tirer la langue aux pas-fins certains jours de printemps...




À découvrir sur LaPresse.ca

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

La liste:-1:liste; la boite:2525685:box; tpl:html.tpl:file

Autres contenus populaires

La liste:-1:liste; la boite:219:box; tpl:html.tpl:file
image title
Fermer