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Grandeur et fragilité

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Yves Boisvert
La Presse

Il n'y a pas tellement d'avocats qui hébergeraient un client, encore moins un client qui s'est déclaré coupable de «crime de guerre». Ce n'est pas recommandé en général, d'ailleurs.

Mais il n'y a pas tellement d'avocats comme Dennis Edney. Et il n'y a pas tellement de clients comme Omar Khadr.

Difficile de ne pas être impressionné, ému en fait, par l'engagement total de cet avocat d'Edmonton qui s'est ruiné pour défendre Omar Khadr pendant que le pays dormait.

L'ex-détenu de Guantánamo suit à Edmonton des cours pour être ambulancier et se porte bien chez les Edney, parents de deux jeunes hommes.

J'écoutais l'autre jour Dennis Edney me raconter sa traversée du désert de justice. Les menaces, le mépris, la solitude à peu près totale. L'indifférence. Tout à ses frais - sa maison hypothéquée, les clients qu'il ne prend pas...

Et, à la fin, une victoire tardive, amère.

Je l'écoutais en me disant qu'en cet homme se concentrent la grandeur et la fragilité de cet État de droit qu'on tient pour acquis.

Grandeur, parce qu'à la fin, cet enfant-soldat canadien, arrêté à 15 ans sur un champ de bataille en Afghanistan, a été rapatrié - dernier citoyen occidental sorti de Guantánamo.

Fragilité, parce que son propre gouvernement se foutait parfaitement des règles de droit, ignorait les jugements de la Cour suprême, ses engagements contre la torture et pour les droits de l'enfant.

«En chacun de nous, il y a un raciste, il y a la peur, et Stephen Harper a misé là-dessus. Chaque fois que j'allais en cour, Stephen Harper faisait une conférence de presse pour parler de lutte contre le terrorisme.»

Et au fond, sauf à la toute fin, quand l'injustice était aveuglante de clarté, ça fonctionnait. Pourquoi s'émouvoir du sort d'un type avec un drôle de nom, embrigadé en 2001 par son père pour défendre les talibans, ou Oussama ben Laden, ou l'Afghanistan, enfin, bref, rien de très recommandable...

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Emprisonné, torturé à Bagram, par les mêmes qu'on a vus en photo dans la fameuse prison d'Abou Ghraïb avec laisses et chiens et chaînes.

Ce n'est pas une figure de style. La légalisation de la torture par le gouvernement américain a été documentée en détail, notamment dans 500 Days, un récit de la dérive juridique qui a suivi le 11-Septembre, et qui s'appuie sur les documents de l'époque. La peur, encore...

Comme quoi? Comme attacher le détenu à un mur, comme un crucifié; approcher un chien. L'agresser sexuellement. L'épuiser. Simuler sa noyade. Khadr a été interrogé 23 fois pendant six heures.

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«C'était le seul enfant; chaque nuit, les autres prisonniers l'entendaient pleurer sans arrêt. Un vieil homme l'a consolé. Il est mort après des séances de torture.»

Un des «interrogateurs» de Khadr, Joshua Claus, a été déclaré coupable de mauvais traitements - le détenu est mort. Il a été impliqué dans la torture de deux autres détenus morts en détention. Mais pour témoigner contre Khadr, le procureur militaire de Guantánamo lui a accordé l'immunité.

Voilà le genre de types qui ont recueilli un «aveu» inadmissible dans n'importe quelle cour. Voilà le genre de justice de cette cour sans aucune indépendance (un premier juge a soudainement disparu du dossier) où Khadr a fini par s'avouer coupable d'avoir lancé une grenade qui a tué le soldat américain Christopher Speer.

Un autre interrogateur a appelé Dennis Edney deux fois. «Il veut se faire pardonner par Omar. Je n'ai pas répondu. Omar a accordé une forme de pardon, mais je crois que c'est plus de la crainte...»

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Le gouvernement canadien savait tout ça. Mais rien n'a été fait pour le rapatrier et le sortir de ce système judiciaire bidon. «Je n'avais pas le droit de prendre des notes à Guantánamo ni de remettre des documents. Je le rencontrais avec des gardes.»

«Une fois, mon avion s'est posé en Floride, je ne sais pas où. Des gens m'ont dit de les suivre dans une sorte de hangar. Ils ne se sont pas identifiés. Ils m'ont interrogé pendant des heures. Pourquoi je défendais ce gars-là? Est-ce que je savais ce qu'il avait fait? C'était à une époque où l'on disait que des gens disparaissaient... J'ai eu peur.»

Il a continué son travail, il était le seul espoir de Khadr, ou presque. «Je ne fais pas du pro bono, je ne suis pas un avocat humanitaire. Je cherchais seulement une justice équitable.» Un organisme de soutien a été créé (pouromarkhadr.com), tout récemment.

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«Je reste dans un quartier où les gens votent conservateur. Mais quand Omar est arrivé chez nous, les voisins sont venus le saluer; ils ont apporté des plats cuisinés. Les gens lui disent bienvenue dans la rue. À la quincaillerie, un gros gars m'a accosté: «J'aime pas les terroristes, mais ce qu'on a fait à ton client, c'est pas correct.»

«Ça m'a réconforté. Cette aventure a été très solitaire. J'ai retrouvé un peu le Canada que j'avais aimé en arrivant ici il y a 29 ans, ouvert, qui apprécie les différences», dit cet Écossais d'origine.

Mais le Parlement? Infecté par la politique partisane, incapable. Oui, les conservateurs ont méprisé les institutions. Mais les libéraux, qui n'ont pas plus rapatrié Khadr, ne l'impressionnent pas tellement. Le Barreau? Presque rien. Les Églises? Si peu. Il restait le judiciaire.

Les juges lui ont donné raison chaque fois. Mais en 2010, la Cour suprême a eu beau constater les violations des droits de Khadr et la participation du gouvernement canadien... Elle n'a pas ordonné au gouvernement son rapatriement.

«Je comprends pourquoi: si cet ordre avait été donné et qu'il n'avait pas été suivi par le ministre, on se serait retrouvé dans une crise constitutionnelle sans précédent. C'était très dangereux. De quoi aurait eu l'air la Cour?»

Elle aurait eu l'air fragile, infiniment fragile.

Pour rejoindre notre chroniqueur: yves.boisvert@lapresse.ca




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