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Les carottes de nuit

Yves Boisvert (le petit à droite) avec de... (Photo fournie par Yves Boisvert)

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Yves Boisvert (le petit à droite) avec de la parenté à la gare de La Sarre en 1970.

Photo fournie par Yves Boisvert

Yves Boisvert
La Presse

En roulant très longtemps vers le Nord, on arrivait au pays de mon père et de ma mère. La Sarre, Abitibi...

Quatre en avant, quatre en arrière: on en paquetait, du monde, dans un station wagon Ford «couleur chevreuil», d'après mon père.

C'était avant l'invention des ceintures, de la sécurité, des non-fumeurs et de tous les trucs du genre qui tuaient mon père.

Dans ce temps-là, on voyageait en milles, ce qui allongeait considérablement les déplacements. Voilà pourquoi les enfants avaient mal au coeur. On ne savait pas qui, ni quand, mais entre le Petit Poucet de Val-David et Grand-Remous, quelqu'un allait vomir au bord de la route.

Le parc de La Vérendrye était protégé par une barrière et un garde-barrière qui nous demandait où on allait, comme si on était des kidnappeurs de bébé orignal ou d'épinette. C'était pas si fou, remarquez: vous avez vu ce qui est arrivé aux épinettes depuis qu'ils ont enlevé les gardes-barrières.

Tiens, un camion de bois. Les camions de bois dans le parc de La Vérendrye, c'est comme les éléphants dans Tintin au Congo (j'ai beaucoup lu ça dans le temps): t'as beau t'en débarrasser, y en a toujours un autre derrière.

Val-d'Or! Un nom qui brille et qui nous dit qu'on entre en Terre promise. Il y aura Amos. On y est presque. Quelqu'un parlera de «passer par Launay». Mais on n'est jamais passés par Launay, et d'ailleurs, c'est même pas vrai ce que disait ma soeur, qu'il y a une usine de chocolat. De toute manière, pff, je la croyais jamais, sauf quand elle m'a dit qu'elle savait que j'avais fouillé dans sa chambre parce qu'elle avait mis une poudre invisible et qu'on voyait mes traces de pas. C'est ça, le problème quand on est le plus petit, tout le monde est toujours plus intelligent que vous et vous tend des pièges géniaux et invisibles. En plus, bon, pour ce qui est de vomir en route, j'ai dit «on ne sait pas qui», sauf qu'en vérité, on sait très bien, ce sera moi.

***

La Sarre! Encore aujourd'hui, ma mère prétend que le ciel y est plus bleu. Il y en a plus, en tout cas. Il est partout, le ciel, dans ce pays sans colline, et il dure longtemps, l'été, dans le Nord.

Ce n'était plus chez ma mère et mon père depuis longtemps. C'était chez mes tantes et mes oncles de tous les côtés, qui nous faisaient une fête de tous les jours.

Ce n'était plus chez eux, mais ce n'était pas non plus La Sarre en 1974. Pas totalement. On était dans les souvenirs des années 20 autant que dans le jardin du voisin à piquer des carottes la nuit avec mes cousins. Volée de frais et croquée de nuit, avec un peu de terre, c'est un délice sans pareil, une carotte.

Comme les pinottes BBQ que mon oncle Camil distribuait. Il m'emmenait à moto voir la tombe de ma grand-mère. Seize enfants, cette grand-mère. Debout à 5h à faire des fournées de pain pour nourrir tout ce monde-là et la parenté de passage. C'est ma tante qui avait repris la «maison paternelle», comme ils disaient. Elle aussi faisait un pain fabuleux chaque jour sans rien mesurer autrement qu'en «poignées» et sans jamais se tromper. J'écoutais les histoires d'hiver racontées en été, je visitais les anciennes chambres de mon père et de ses frères, le grenier encore grouillant. J'avais l'impression que le passé pouvait revenir. Il suffisait de le convoquer. Une version très douce et un peu menteuse de l'ancien temps nous était racontée, un temps plein de promesses et d'ambition, comme les rues démesurément larges en témoignent.

La nuit en descendant doucement l'escalier, ou en parlant aux cousines plus tard, on pouvait entendre des bouts de la version pour adultes...

Mais dans ce temps-là, j'avais une vision fantasmagorique de l'Abitibi. Voici la pièce où, vers 1925, la première ampoule électrique a été allumée solennellement. Ma tante disait encore, le soir pour éteindre, «va donc souffler la lumière».

Ils racontaient qu'un jour quand mon père avait 4 ans, un homme endimanché est arrivé en voiture devant la maison. «C'est ton frère, le docteur.» Dans ces familles-là, des fois, votre grand frère avait 20 ans de plus que vous et vous était présenté un beau matin.

Il y a la rivière La Sarre, qui serpente au milieu, l'air de ne pas couler. Ma mère racontait que son père est mort d'une crise cardiaque, juste ici, en conduisant. «Une chance qu'il y avait un banc de sable pour l'arrêter...» Ma mère n'aime pas laisser une histoire triste mal finir totalement.

Au lac Abitibi, je me souviens de l'eau laiteuse qui n'en finit pas de ne pas être profonde, des pointes de flèche en silex des Indiens d'il y a 1000 ans qu'on pensait trouver. D'Iberville, disait ma mère, était venu chasser les Anglais jusqu'ici. Oui, madame. En plein là.

Mes cousins avaient fabriqué un canon avec des canettes de bière vides. Ils mettaient de l'essence à briquet et après un «boum», le projectile s'en allait vers l'espace (ou le mur en tôle à côté). Vous n'avez jamais vu une balle de tennis voyager aussi vite.

Les carottes de nuit, les canons, les arbres faits exprès pour grimper dedans, quelle ville au monde vous offre ça?

Il y avait un autre lac, cristallin celui-là, bordé de sable, et des bleuets... des «be-luets» à faire brailler tout le lac Saint-Jean. On en rapporterait des paniers, ou on nous en enverrait...

Beaucoup de ces gens sont morts ou sont partis. On a rasé la «maison paternelle», vendu celle de ma mère. Le goût des bleuets sauvages et de la sorte de bonheur qui poussait là, on a rapporté ça en ville et ça m'est resté, loin, loin au Sud...




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