Jacques Delisle a dû recevoir le jugement de «son» ancienne cour comme un coup de massue. On ne voit pas trop par quelle porte l'ancien juge de la Cour d'appel peut passer pour faire casser sa condamnation pour meurtre en Cour suprême.

Yves Boisvert LA PRESSE

L'homme de 77 ans, qui a choisi de ne pas s'expliquer quand on l'accusait d'avoir assassiné sa femme, a tout de même ce dernier recours: demander au plus haut tribunal au pays la permission d'être entendu.

Encore lui faut-il soulever une question de droit importante, d'intérêt national, jamais décidée jusqu'à maintenant.

Or, dans ce jugement de 41 pages bien tassées, rien ne dépasse à première vue. Le débat porte essentiellement sur l'interprétation des faits, quoi qu'en dise la défense. Et à ce chapitre, les cours d'appel demeurent très réservées: c'est l'affaire du jury de croire ou pas.

Si au moins il y avait une dissidence, l'ancien juge aurait un ticket automatique pour une audition en Cour suprême. Mais non. L'arrêt est unanime. Il est signé par Nicholas Kasirer et Marie St-Pierre, deux noms mentionnés régulièrement dans les discussions sur les possibles candidats à la Cour suprême, ainsi qu'André Vincent, ancien procureur-chef et juge à la Cour supérieure (il était «ad hoc» pour cette cause délicate où il fallait bien sûr écarter tout juge ayant siégé avec le juge Delisle, retraité en 2009).

Il y avait plusieurs arguments juridiques, évidemment: la défense reprochait au juge Claude Gagnon différentes erreurs dans ses directives au jury. Notamment de ne pas avoir bien insisté sur la nécessité d'une preuve hors de tout doute raisonnable. D'avoir mal encadré l'évaluation de la preuve d'experts. D'avoir mal résumé la preuve. En ne mettant pas suffisamment en garde le jury quant au mobile du crime (le coût d'un divorce et sa liaison avec sa maîtresse).

Tout ça a été écarté minutieusement par la Cour d'appel. Et à la fin, on en revient à quelques éléments très précis. Un en particulier: cette tache noire dans la paume de la main gauche de la victime. Cette tache qui ne veut pas partir.

Jacques Delisle a dit à la police que sa femme, Nicole Rainville, s'était suicidée pendant qu'il était parti faire une course, le matin du 12 novembre 2009.

La femme, paralysée du côté droit à la suite d'un AVC, devait forcément utiliser le revolver de son mari avec la main gauche. Or, une tache de noir de fumée s'est imprimée dans cette main. La défense a avancé une hypothèse compliquée, supposant qu'elle ait tenu l'arme de manière presque acrobatique, pour expliquer cette tache dans la main qui tirait. Voilà le genre de question qui relève entièrement de l'évaluation du jury. C'est un fait pur, évalué selon les témoignages d'expert, la preuve en général et le gros bon sens.

Quant à cette maîtresse que Jacques Delisle devait rejoindre pour faire vie commune, et la valeur du patrimoine familial à partager, ce n'est pas en soi une preuve de culpabilité, évidemment. Mais la défense n'a pas à s'offusquer qu'on ait présenté cette preuve, tout à fait pertinente.

Il est vrai par ailleurs que le procureur de la poursuite a commis une erreur en résumant ainsi la question au jury: meurtre ou suicide? Il lui revenait plutôt de prouver hors de tout doute le meurtre, et non à inviter le jury à choisir entre deux options. Mais le procureur s'est aussitôt amendé devant le jury et il n'y a pas là de quoi annuler un verdict.

La question reviendra hanter longtemps l'avocat Jacques Larochelle: pourquoi ne pas avoir amené son client à la barre? Il aurait pu dire lui-même ce que ses proches ont expliqué: combien sa femme était suicidaire, comment il s'en occupait avec affection, qu'il avait assez d'argent pour la placer et qu'il ne l'aurait jamais tuée...

Ses proches ne croiront jamais à sa culpabilité. Mais lui seul pouvait dire ces choses-là de manière convaincante. Pourquoi son avocat ne l'a-t-il pas laissé faire? À cause de son caractère hautain, cassant? Mauvaise raison. On s'attend à ce qu'une personne sans antécédent s'explique. On ne condamne pas quelqu'un pour son caractère.

Évidemment, ça suppose expliquer ce que faisait cette arme non enregistrée chez lui. Et sa relation amoureuse. Et quelques déclarations bizarres.

Dans ce calcul de risques, un avocat de grande expérience a jugé qu'il y avait plus à perdre. Peut-être était-il trop sûr de lui.

Un an après ce verdict, voici donc un jugement très lisse qui ne laisse pas voir comment cet homme condamné à l'emprisonnement à vie (25 ans minimum) pourrait sortir du pénitencier un jour.